Saturday, September 19, 2009

Les états multiples de l'être


Le livre de René Guénon, « Les états multiples de l’être », nous aide à prendre conscience de notre nature réelle.

Ce petit texte de 140 pages est très éloigné des croyances religieuses et des spéculations philosophiques, il s’agit d’une approche métaphysique de l’être. La métaphysique permet de s’affranchir des mensonges qui conditionnent l’humanité depuis des siècles. L’expérimentation des principes traités par René Guénon demande toutefois une faculté de l’esprit : l’intuition. Cette faculté permet de transformer un exposé métaphysique traditionnel en prise de conscience d’une réalité de plus en plus occultée par le spiritualisme et le scientisme modernes.


Extrait :

CONSIDÉRATIONS ANALOGIQUES TIRÉES DE L'ÉTUDE DE L'ÉTAT DE RÊVE

« Nous quitterons maintenant le point de vue purement métaphysique auquel nous nous sommes placé, dans le chapitre précédent, pour envisager la question des rapports de l'unité et de la multiplicité, car nous pourrons peut-être mieux encore faire comprendre la nature de ces rapports par quelques considérations analogiques, données ici à titre d'exemple, ou plutôt d'« illustration », si l'on peut ainsi parler, et qui montreront dans quel sens et dans quelle mesure on peut dire que l'existence de la multiplicité est illusoire au regard de l'unité, tout en ayant, bien entendu, autant de réalité qu'en comporte sa nature. Nous emprunterons ces considérations, d'un caractère plus particulier, à l'étude de l'état de rêve, qui est une des modalités de manifestation de l'être humain, correspondant à la partie subtile (c'est-à-dire non-corporelle) de son individualité, et dans lequel cet être produit un monde qui procède tout entier de lui-même, et dont les objets consistent exclusivement dans des conceptions mentales (par opposition aux perceptions sensorielles de l'état de veille), c'est-à-dire dans des combinaisons d'idées revêtues de formes subtiles, ces formes dépendant d'ailleurs substantiellement de la forme subtile de l'individu lui-même, dont les objets idéaux du rêve ne sont en somme qu'autant de modifications accidentelles et secondaires .

L'homme, dans l'état de rêve, se situe donc dans un monde qui est tout entier imaginé par lui, dont tous les éléments sont par conséquent tirés de lui-même, de sa propre individualité plus ou moins étendue (dans ses modalités extracorporelles), comme autant de « formes illusoires » (mâyâvirâpa) , et cela alors même qu'il n'en possède pas actuellement la conscience claire et distincte. Quel que soit le point de départ intérieur ou extérieur, pouvant être fort différent suivant les cas, qui donne au rêve une certaine direction, les événements qui s'y déroulent ne peuvent résulter que d'une combinaison d'éléments contenus, au moins potentiellement et comme susceptibles d'un certain genre de réalisation, dans la compréhension intégrale de l'individu ; et, si ces éléments, qui sont des modifications de l'individu, sont en multitude indéfinie, la variété de telles combinaisons possibles est également indéfinie. Le rêve, en effet, doit être regardé comme un mode de réalisation pour des possibilités qui, tout en appartenant au domaine de l'individualité humaine, ne sont pas susceptibles, pour une raison ou pour une autre, de se réaliser en mode corporel ; telles sont, par exemple, les formes d'êtres appartenant au même monde, mais autres que l'homme, formes que celui-ci possède virtuellement en lui-même en raison de la position centrale qu'il occupe dans ce monde . Ces formes ne peuvent évidemment être réalisées par l'être humain que dans l'état subtil, et le rêve est le moyen le plus ordinaire, on pourrait dire le plus normal, de tous ceux par lesquels il lui est possible de s'identifier à d'autres êtres, sans cesser aucunement pour cela d'être lui-même, ainsi que l'indique ce texte taoïste : « Jadis, raconte Tchoang-tseu, une nuit, je fus un papillon, voltigeant content de son sort ; puis je m'éveillai, étant Tchoang-tcheou. Qui suis-je, en réalité ? Un papillon qui rêve qu'il est Tchoang-tcheou, ou Tchoang-tcheou qui s'imagine qu'il fut papillon ? Dans mon cas, y a-t-il deux individus réels ? Y a-t-il eu transformation réelle d'un individu en un autre ? Ni l'un ni l'autre ; il y a eu deux modifications irréelles de l'être unique, de la norme universelle, dans laquelle tous les êtres dans tous leurs états sont un ».

Si l'individu qui rêve prend en même temps, dans le cours de ce rêve, une part active aux événements qui s'y déroulent par l'effet de sa faculté imaginative, c'est-à-dire s'il y joue un rôle déterminé dans la modalité extra-corporelle de son être qui correspond actuellement à l'état de sa conscience clairement manifestée, ou à ce qu'on pourrait appeler la zone centrale de cette conscience, il n'en faut pas moins admettre que, simultanément, tous les autres rôles y sont également « agis » par lui, soit dans d'autres modalités, soit tout au moins dans différentes modifications secondaires de la même modalité, appartenant aussi à sa conscience individuelle, sinon dans son état actuel, restreint, de manifestation en tant que conscience, du moins dans l'une quelconque de ses possibilités de manifestation, lesquelles, dans leur ensemble, embrassent un champ indéfiniment plus étendu. Tous ces rôles apparaissent naturellement comme secondaires par rapport à celui qui est le principal pour l'individu, c'est-à-dire à celui où sa conscience actuelle est directement intéressée, et, puisque tous les éléments du rêve n'existent que par lui, on peut dire qu'ils ne sont réels qu'autant qu'ils participent à sa propre existence c'est-lui-même qui les réalise comme autant de modifications de lui-même, et sans cesser pour cela d'être lui-même indépendamment de ces modifications qui n'affectent en rien ce qui constitue l'essence propre de son individualité. De plus, si l'individu est conscient qu'il rêve, c'est-à-dire que tous les événements qui se déroulent dans cet état n'ont véritablement que la réalité qu'il leur donne lui-même, il n'en sera aucunement affecté alors même qu'il y sera acteur en même temps que spectateur, et précisément parce qu'il ne cessera pas d'être spectateur pour devenir acteur, la conception et la réalisation n'étant plus séparées pour sa conscience individuelle parvenue à un degré de développement suffisant pour embrasser synthétiquement toutes les modifications actuelles de l'individualité. S'il en est autrement, les mêmes modifications peuvent encore se réaliser, mais, la conscience ne reliant plus directement cette réalisation à la conception dont elle est un effet, l'individu est porté à attribuer aux événements une réalité extérieure à lui-même, et, dans la mesure où il la leur attribue effectivement, il est soumis à une illusion dont la cause est en lui, illusion qui consiste à séparer la multiplicité de ces événements de ce qui en est le principe immédiat, c'est-à-dire de sa propre unité individuelle .

C'est là un exemple très net d'une multiplicité existant dans une unité sans que celle-ci en soit affectée ; encore que l'unité dont il s'agit ne soit qu'une unité toute relative, celle d'un individu, elle n'en joue pas moins, par rapport à cette multiplicité, un rôle analogue à celui de l'unité véritable et primordiale par rapport à la manifestation universelle. »


« Les états multiples de l’être », éditions Guy Trédaniel http://www.editions-tredaniel.com/



Photo : René Guénon en Egypte avec son épouse et son enfant.

Thursday, July 09, 2009


La « contre-initiation »

Les textes de René Guénon sont incontournables pour nous aider à mieux comprendre le rôle de la « contre-initiation » :

C’est évidemment la « contre-initiation » « qui, écrit Guénon, après avoir travaillé constamment dans l’ombre pour inspirer et diriger invisiblement tous les « mouvements » modernes, en arrivera en dernier lieu à « extérioriser », si l’on peut s’exprimer ainsi, quelque chose qui sera comme la contrepartie d’une véritable tradition, du moins aussi complètement et aussi exactement que le permettent les limites qui s’imposent nécessairement à toute contrefaçon possible. Comme l'initiation est, ainsi que nous l’avons dit, ce qui représente effectivement l’esprit d’une tradition, la « contre-initiation » jouera elle-même un rôle semblable à l’égard de la « contre-tradition » ; mais, bien entendu, il serait tout à fait impropre et erroné de parler ici d’esprit, puisqu’il s’agit précisément de ce dont l’esprit est le plus totalement absent, de ce qui en serait même l’opposé si l’esprit n’était essentiellement au-delà de toute opposition, et qui, en tout cas, a bien la prétention de s’y opposer, tout en l’imitant à la façon d’une ombre inversée dont nous avons parlé déjà à diverses reprises ; c’est pourquoi, si loin que soit poussée cette imitation, la « contre initiation » ne pourra jamais être autre chose qu’une parodie, et elle sera seulement la plus extrême et la plus immense de toutes les parodies, dont nous n’avons encore vu jusqu’ici, avec toute la falsification du monde moderne, que les « essais » bien partiels et des « préfigurations » bien pâles en comparaisons de ce qui se prépare pour un avenir que certains estiment prochain (1), en quoi la rapidité croissante des événements actuels tendrait assez à leur donner raison. Il va de soi, d’ailleurs, que nous n’avons nullement l’intention de chercher à fixer ici des dates plus ou moins précises, à la façon des amateurs de prétendues prophéties » ; même si la chose était rendue possible par une connaissance de la durée exacte des périodes cycliques (bien que la principale difficulté réside toujours, en pareil cas, dans la détermination du point de départ réel qu’il faut prendre pour en effectuer le calcul), il n’en conviendrait pas moins de garder la plus grande réserve à cet égard, et cela pour des raisons précisément contraires à celles qui meuvent les propagateurs conscients ou inconscients de prédictions dénaturées, c’est-à-dire pour ne pas risquer de contribuer à augmenter encore l’inquiétude et le désordre qui règnent présentement dans notre monde.

Quoi qu’il en soit, ce qui permet que les choses puissent aller jusqu’à un tel point, c’est que la « contre-initiation », il faut bien le dire, ne peut pas être assimilée à une invention purement humaine, qui ne se distinguerait en rien, par sa nature, de la « pseudo-initiation » pure et simple ; à la vérité, elle est bien plus que cela, et, pour l’être effectivement, il faut nécessairement que, d’une certaine façon, et quant à son origine même, elle procède de la source unique à laquelle se rattache toute initiation, et aussi, plus généralement, tout ce qui manifeste dans notre monde un élément « non-humain » ; mais elle en procède par une dégénérescence allant jusqu’à son degré le plus extrême, c’est-à-dire jusqu’à ce « renversement » qui constitue le « satanisme » proprement dit. Une telle dégénérescence est évidemment beaucoup plus profonde que celle d’une tradition simplement déviée dans une certaine mesure, ou même tronquée et réduite à sa partie inférieure ; il y a même là quelque chose de plus que dans le cas de ces traditions véritablement mortes et entièrement abandonnées par l’esprit, dont la « contre-initiation » elle même peut utiliser les « résidus » à ses fins ainsi que nous l’avons expliqué. Cela conduit logiquement à penser que cette dégénérescence doit remonter beaucoup plus loin dans le passé ; et si obscure que soit cette question des origines, on peut admettre comme vraisemblable qu’elle se rattache à la perversion de quelqu’une des anciennes civilisations ayant appartenu à l’un ou l’autre des continents disparus dans les cataclysmes qui se sont produits au cours du présent Manvantara (2). En tout cas, il est à peine besoin de dire que, dès que l’esprit s’est retiré, on ne peut plus aucunement parler d’initiation ; en fait, les représentants de la « contre-initiation » sont, aussi totalement et plus irrémédiablement que de simple profanes, ignorants de l’essentiel, c’est-à-dire de toute vérité d’ordre spirituel et métaphysique, qui, jusque dans ses principes les plus élémentaires, leur est devenue absolument étrangère depuis que le « ciel a été fermé » pour eux (3). Ne pouvant conduire les êtres aux états « supra-humains » comme l’initiation, ni d’ailleurs se limiter au seul domaine humain, la « contre-initiation » les mène inévitablement vers l’« infra-humain », et c’est justement en cela que réside ce qui lui demeure de pouvoir effectif ; il n’est que trop facile de comprendre que c’est là tout autre chose que la comédie de la « pseudo-initiation ». Dans l’ésotérisme islamique, il est dit que celui qui se présente à une certaine « porte », sans y être parvenu par une voie normale et légitime, voit cette porte se fermer devant lui et est obligé de retourner en arrière, non pas cependant comme un simple profane, ce qui est désormais impossible, mais comme « sâher » (sorcier ou magicien opérant dans le domaine des possibilités subtiles d’ordre inférieur » (4) ; nous ne saurions donner une expression plus nette de ce dont il s’agit : c’est là la voie « infernale » qui prétend s’opposer à la voie « céleste », et qui présente en effet les apparences extérieures d’une telle opposition, bien qu’en définitive celle-ci ne puisse être qu’illusoire ; et, comme nous l’avons déjà dit plus haut à propos de la fausse spiritualité où vont se perdre certains êtres engagés dans une sorte de « réalisation à rebours », cette voie ne peut aboutir finalement qu’à la « désintégration » totale de l’être conscient et à sa dissolution sans retour (5).

Naturellement, pour que l’imitation par reflet inverse soit aussi complète que possible, il peut se constituer des centres auxquels se rattacheront les organisations qui relèvent de la « contre-initiation », centres uniquement psychiques, bien entendu, comme les influences qu’ils utilisent et qu’ils transmettent, et non point spirituels comme dans le cas de l’initiation et de la tradition véritable, mais qui peuvent cependant, en raison de ce que venons de dire, en prendre jusqu’à un certain point les apparences extérieures, ce qui donne l’illusion de la « spiritualité à rebours ». Il n’y aura d’ailleurs pas lieu de s’étonner si ces centres eux-mêmes, et non pas seulement certaines des organisations qui leur sont subordonnées plus ou moins directement, peuvent se trouver, dans bien des cas, en lutte les uns avec les autres, car le domaine où ils se situent, étant celui qui est le plus proche de la dissolution « chaotique », est par là même celui où toutes les oppositions se donnent libre cours, lorsqu’elles ne sont pas harmonisées et conciliées par l’action directe d’un principe supérieur, qui ici fait nécessairement défaut. De là résulte souvent, en ce qui concerne les manifestations de ces centres ou de ce qui en émane, une impression de confusion et d’incohérence qui, elle, n’est certes pas illusoire, et qui est même encore une « marque » caractéristique de ces choses ; ils ne s’accordent que négativement, pourrait-on dire, pour la lutte contre les véritables centres spirituels, dans la mesure où ceux-ci se tiennent à un niveau qui permet une telle lutte de s’engager, c’est-à-dire seulement pour ce qui se rapporte à un domaine ne dépassant pas les limites de notre état individuel (6). Mais c’est ici qu’apparaît ce qu’on pourrait véritablement appeler la « sottise du diable » : les représentants de la « contre-initiation », en agissant ainsi, ont l’illusion de s’opposer à l’esprit même, auquel rien ne peut s’opposer en réalité ; mais en même temps, malgré eux et à leur insu, ils lui sont pourtant subordonnés en fait et ne peuvent jamais cesser de l’être, de même que tout ce qui existe est, fût-ce inconsciemment et involontairement, soumis à la volonté divine, à laquelle rien ne saurait se soustraire. Ils sont donc, eux aussi, utilisés en définitive, quoique contre leur gré, et bien qu’ils puissent même penser tout le contraire, à la réalisation du « plan divin dans le domaine humain » (7) ; ils y jouent, comme tous les autres êtres, le rôle qui convient à leur propre nature, mais, au lieu d’être effectivement conscients de ce rôle comme le sont les véritables initiés, ils ne sont conscients que de son côté négatif et inversé ; ainsi, ils sont dupes eux-mêmes, et d’une façon qui est bien pire pour eux que la pure et simple ignorance des profanes, puisque, au lieu de les laisser en quelque sorte au même point, elle a pour résultat de les rejeter toujours plus loin du centre principiel, jusqu’à ce qu’ils tombent finalement dans les « ténèbres extérieures ». Mais, si l’on envisage les choses, non plus par rapport à ces êtres eux-mêmes, mais par rapport à l’ensemble du monde, on doit dire que, aussi bien que tous les autres, ils sont nécessaires à la place qu’ils occupent, en tant qu’éléments de cet ensemble, et comme instruments « providentiels », dirait-on en langage théologique, de la marche de ce monde dans son cycle de manifestation, car c’est ainsi que tous les désordres partiels, même quand ils apparaissent en quelque sorte comme le désordre par excellence, n’en doivent pas moins nécessairement concourir à l’ordre total. »

René Guénon, « Le règne de la quantité et les signes des temps ».



(1) Ce texte a été publié en 1945 (note de Bouddhanar). Les notes suivantes sont toutes de Guénon.
(2) Le chapitre 6 de la Genèse pourrait peut-être fournir, sous une forme symbolique, quelques indications se rapportants à ces origines lointaines de la « contre-initiation ».
(3) On peut appliquer ici analogiquement le symbolisme de la « chute des anges », puisque ce dont il s’agit est ce qui y correspond effectivement dans l’ordre humain ; et c’est d’ailleurs pourquoi on peut parler à cet égard de « satanisme » au sens le plus propre et le plus littéral du mot.
(4) Le dernier degré de la hiérarchie « contre-initiatique » est occupé par ce qu’on appelle les « saints de Satan » (awliyâ esh-Shaytân), qui sont en quelque sorte l’inverse des véritables saints (awliyâ er-Rahman), et qui manifestent ainsi l’expression la plus complète possible de la « spiritualité à rebours » (cf. « Le Symbolisme de la Croix, P. 186).
(5) Cet aboutissement extrême, bien entendu, ne constitue en fait qu’un cas exceptionnel, qui est précisément celui des awliyâ esh-Shaytân ; pour ceux qui sont allés moins loin dans ce sens, il s’agit seulement d’une voie sans issue, où ils peuvent demeurer enfermés pour une indéfinité « éonienne » ou cyclique.
(6) Ce domaine est, au point de vue initiatique, celui de ce qui est désigné comme les « petits Mystères » ; par contre, tout ce qui se rapporte aux « grands Mystères », étant d’ordre essentiellement « supra-humain », est par là exempt d’une telle opposition, puisque c’est là le domaine qui, par sa nature propre, est ansolument inaccessible à la « contre-initiation » et à ses représentants à tous les degrés.
(7) « Et-tadâbîrul-ilâhiyah fî’l-mamlakatil-insâniyah », titre d’un traité de Mohyddin Ibn Arabi.

Sunday, September 14, 2008


Les libertaires de l'Absolu (gnostiques)
&
la grande machination




Le prince de ce monde est nommé Ishvara en Orient, c’est le maître des dévapoutras. Il accorde parfois certains bienfaits temporaires à ses adorateurs, par exemple, plus de richesse et de biens, mais son opposition à la Libération des humains est inflexible. Il surveille l’humanité comme un éleveur avide qui n’accepte pas de perdre le plus petit animal.

Les anciens gnostiques se considéraient prisonniers sur terre d’un tyran-démiurge comparable à Ishvara. Jacques Lacarrière résume la pensée gnostique :

Nous sommes des exploités à l’échelle cosmique, les prolétaires du bourreau-démiurge, des esclaves exilés dans un monde soumis viscéralement à la violence, les sédiments d’un ciel perdu, des étrangers sur notre propre terre.

Etre étranger, au sens premier, c’est être pour les autres un être étrange. Je ne joue pas ici sur les mots car c’est l’étrangeté foncière de l’homme qui amena les gnostiques à réfléchir sur son origine et son statut terrestre. Ce terme exprimait à leurs yeux la disparité de nature entre l’homme virtuel de l’hyper-monde et la créature manquée, l’imitation d’homme que le démiurge se prit à façonner et à faire chuter dans le cercle du feu obscur. La condition d’étranger, par nature, est une condition fausse. On ne peut être étranger que par rapport à un non-étranger. Or dans les temps anciens, ce qui s’opposait, politiquement, civiquement, humainement à l’étranger, c’était l’autochtone. L’autochtone, c’est l’Athénien né à Athènes, l’Alexandrin né à Alexandrie, bref, le citoyen, mais c’était plus que cela : c’était l’homme né du sol lui-même, qui possède avec sa terre natale des liens biologiques insécables. Tout étranger est, en quelque sorte, l’autochtone d’un autre sol. La différence fondamentale qui sépare les gnostiques de leurs contemporains, c’est que, pour eux, leur "terre" natale n’est pas la terre, mais le ciel perdu dont ils ont conservé la mémoire : ils sont les autochtones d’un autre monde. D’où ce sentiment d’avoir chuté sur notre terre comme les habitants d’une planète lointaine, de s’être trompés de galaxie, et d’aspirer à rejoindre leur vraie partie cosmique, l’hyper-monde lumineux qui scintille au-delà du grand verrou nocturne. Leur déracinement n’est pas géographique mais planétaire. […]

Le démiurge sadico-pervers responsable de ce monde et de notre existence s’est ingénié, par ces incroyables combinaisons de molécules, ces agrégats indissolubles de matière, à nous rendre impossible ou très aléatoire toute évasion hors de la prison charnelle et planétaire.
[…]
Le monde où nous vivons est non seulement un monde opaque, alourdi, et promis à la mort, mais surtout un monde dû à une monumentale machination, un monde non prévu, non voulu, truqué de part en part, où chaque chose et chaque être est le résultat d’un malentendu cosmique. Dans ce tourbillon d’erreurs, cette chute et ce naufrage universels que sont l’histoire de la matière et celle de l’homme, nous sommes un peu sur terre comme des rescapés promis à la solitude éternelle, des détenus planétaires victimes d’une injustice à l’échelle du cosmos tout entier. Etoiles, éther, éons, planètes, terre, vie, chair, matière inanimée, psyché, tout est impliqué, entraîné dans ce scandale universel.

Par chance, les béances, les déchirures qui brillent dans le mur céleste de notre prison montrent qu’une voie possible existe pour la fuir. Dans la nuit stellaire, le gnostique sait que tout contact n’est pas irrémédiablement perdu avec les cercles supérieurs. Et que peut-être il peut vaincre, briser l’antique malédiction qui a truqué le jeu du monde pour nous rejeter, loin des scintillements et des embrasements de l’hyper-monde, dans le cercle enténébré où nous vivons, le "cercle du feu obscur".

Le but du gnostique est bien de s’évader de cette prison, "de tenter de franchir le mur séparateur, écrit Lacarrière, de regagner, en perdant au fur et à mesure la pesanteur aliénante de son corps et de sa psyché, le monde supérieur d’où jamais nous n’aurions dû chuter. "

"Les gnostiques", Jacques Lacarrière, éditions Albin Michel.


Dag Dugpa

Les sages chinois, virtuoses du ch’an, ne dépassent pas le 10ème siècle. De même, les gnostiques ont aussi perdu leur inspiration avec le temps.

Samaël Aun Weor, un gnostique du 20ème siècle, qui se serait réincarné dans le footballeur Zinedine Zidane selon l'étonnante révélation du gourou du groupe Ténèbres et Mensonges, n’est pas représentatif de la gnose antique. Samaël Aun Weor exprime dans ses écrits un rejet catégorique des lamas tibétains à cause de leurs pratiques tantriques :

" La huitième sphère de l’Abîme est la région où habitent les adeptes de la "main gauche", les bonzes du Tibet, les bonnets rouges, les ténébreux qui suivent les enseignements tantriques négatifs de Parsifal Krumm-Heller et de la secte Dag Dugpa, etc."

Dag Dugpa, Drugpa ou Drukpa, il s’agit d’une branche de la secte kagyu. Samaël Aun Weor n’appréciait ni les lamas ni les rosicruciens des loges de Krumm-Heller.

Saturday, June 07, 2008


Le pétrole, les lamas et la fin de la démocratie

Ceux qui découvrent le rôle ambigu de hauts lamas ténébreux dans la spiritualité contemporaine prennent vite la poudre d'escampette. Ils n’ont pas le courage de s’opposer à ces gourous d’affaires qui diabolisent la concupiscence des autres et s’accommodent fort bien de la leur. A cause de la névrose mystique occidentale, des lamas ovationnés à tort font partie du gratin international, ce sont les VIP rinpochés. Ils fréquentent les élites politiques, économiques et artistiques en pérorant les mensonges de la nouvelle spiritualité.

Après un terrible tremblement de terre, le dalaï-lama a dit : " C'est certainement le résultat d'un mauvais karma. Il n'y a pas de souffrances injustes, il n'est même pas de souffrance inutile... "

Ces paroles ne trahissent pas seulement une des nombreuses monstruosités religieuses fabriquées dans les loges orientales. Elles indiquent aussi que le lamaïsme participe à la mise en place d’une implacable société de castes.

Dans ce nouvel ordre social, les féodaux qui dirigent secrètement le monde ("grâce à leur karma positif ", sic le lama Dupont Lajoie) apparaîtront au grand jour et les peuples plieront sous le joug de leur tyrannie diabolique. "Le peuple misérable, dira le lama rééducateur en montrant son knout aux travailleurs faméliques, doit se résigner devant son mauvais karma." Une grande partie de la population sera réduite à l’état d’esclaves. Les bidonvilles, où s’entasseront les serfs, seront parcourus par des prédicateurs de l’Eglise du Christ-Maitreya. Les programmateurs de cerveau seront aussi d’insatiables violeurs d’enfants. Les parents indociles pourriront sur des fourches patibulaires. La vie humaine vaudra beaucoup moins qu’un litre de pétrole.

Le pétrole, c’est la meilleure façon d’asservir les peuples. Les marionnettes politiques ont bloqué les innovations dans le domaine des énergies nouvelles. La paralysie est toujours efficace depuis le premier choc pétrolier. Durant plus de trente ans, le système a éliminé méthodiquement des idées écologiques, des découvertes permettant d'utiliser d'autres énergies, des brevets géniaux et parfois des savants… L'humanité doit dépendre du pétrole jusqu’au jour où la grande crise éclatera. L'onde de choc fera s’effondrer les derniers remparts démocratiques contre la barbarie. Puis les armées privées des féodaux entreront en action…

La crise qui débute en 2008 (spéculation, aliments, pétrole hors de prix…) mettra fin à la démocratie. Le monde est désormais entre les griffes de féodaux cruels et les Guantanamo vont pousser comme des champignons vénéneux.

Les prédateurs :

" Au sens précis où les philosophes des Lumières emploient ce mot, les prédateurs sont des êtres "hors humanité". Jean-Jacques Rousseau : "Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne."

Les prédateurs ne se rattachent à aucune école de pensée, ne plongent leurs racines dans aucune aventure collective, ne connaissent pas d’horizon historique, ne concluent d’alliances qu’avec leurs congénères et sont totalement dépourvus de motivations – si ce n’est le goût du pouvoir et de l’argent.

Ils ne sont ni de droite ni de gauche, ni du Sud ni du Nord. Aucune pensée collective n’a laissé en eux de traces identifiables. Ils n’ont pas d’histoire, ne construisent rien et meurent sans jamais avoir les yeux sur les hommes qui les entourent.

De part leur conduite quotidienne, ils s’installent en marge de l’humanité solidaire.

Ce sont des êtres perdus."

Jean Ziegler "Les nouveaux maîtres du monde", éditions Fayard.

Sunday, June 01, 2008

Le schisme

Il y a quelques années, la communauté bönpo de Dolanji dans l’Himachal Pradesh recevait d’importants subsides du gouvernement tibétain en exil. Quelques temps auparavant, le dalaï-lama avait coiffé la tiare du Bön en signe de réconciliation des écoles rivales bönpo et guélougpa. Il faut savoir qu’au Tibet, dans les communautés bönpo, la popularité de l’ancien roi-dieu est loin d’atteindre les sommets de l’Himalaya. Les bönpo considèrent détenir l’authentique tradition du Tibet. Dans le passé, Ils avaient subi l’oppression et les conversions forcées des guélougpa qui exerçaient le pouvoir. En revanche, les Chinois sont plus amicaux, ils ont même participé financièrement à l’édition du canon bönpo ; ce qui n’aurait pas été possible sous le règne des dalaï-lamas. Devant l’attitude des Chinois, le 14ème dalaï-lama devait affirmer son leadership en coiffant la tiare du Bön et en reconnaissant cette tradition comme la cinquième école religieuse du Tibet. En contrepartie, le 33ème Abbé de Menri, Sa Sainteté Lounktok Tenpei Nyima, pouvait financer les travaux d'agrandissement de son monastère grâce à l’argent du dalaï-lama.


La récente crise du séparatisme tibétain a mis en évidence d'autres dessous pas très propres. La vénération d’un leader politique ou religieux n’est pas raisonnable pour le commun des mortels, mais pour les bouddhistes, c’est une véritable aberration. Le culte voué au dalaï-lama est en grande partie le résultat d’une opération de communication de discrètes et efficaces officines étasuniennes. Les discours et les livres du prix Nobel de la paix sont de gentils lieux communs. Le dalaï-lama n’est pas l’incarnation d’un dieu. C’est un homme qui commet, comme tous les êtres humains, des erreurs. Son erreur majeure est son allégeance à la puissance impérialiste dirigée par de riches affairistes, responsables de plus d’un million de morts en Irak.

Les Tibétains, qui doivent défendre leur niveau de vie, l’emploi, le droit aux soins médicaux, l’éducation, ne peuvent trouver dans le dalaï-lama un représentant droit et loyal face aux Chinois. La sympathie du prélat tibétain à l’égard des néo-conservateurs Américains est aux yeux des Chinois une honteuse collaboration. Il ne faut pas oublier que depuis des décennies la Chine communiste est confrontée à l’impérialisme US (Corée, Viêt-nam… En outre, une nouvelle guerre froide oppose maintenant la Chine et les USA). Dans l’intérêt de son peuple, le 14ème dalaï-lama doit se retirer de la scène politique.

La vassalité de la communauté lamaïste occidentale au pouvoir étasunien provoquera une crise salutaire. Le membre gangrené du lamaïsme mercantile au service de l’empire anglo-américain sera amputé. Un schisme permettra de se débarrasser des gourous d’affaires et de leurs intrigues. Les lamas tibétains promettent les pires peines infernales aux schismatiques. Les diables des enfers vont se réjouir, le schisme du bouddhisme tibétain est inévitable si cette tradition veut préserver la pureté de certains enseignements (le mahamoudra et le dzogchen extirpés du bric-à-brac cultuel du Vajrayana).

Les béni-oui-oui décérébrés ne peuvent plus imaginer le but ultime de la " révolte " du Bouddha. Ils constituent les bataillons de zombies de la nouvelle spiritualité. Ce sont de pauvres hallucinés qui pataugent dans la mare aux mirages religieux. De leur côté, les bouddhistes dignes de ce nom devront accaparer cette tradition et la renouveler. Ils s’affranchiront de l’imitation rituelle et du tibétain de cuisine. Les superstitions, la magie, les dogmes obsolètes seront éliminés. Le bouddhisme deviendra vraiment un art de vivre et un outil de libération sans autocrate perché sur un trône doré. Une alternative à l’actuelle aliénation sociale se dessinera. La communauté monastique sera régénérée et la misogynie disparaîtra. De petits lieux de vie recréeront l’harmonie avec la nature sans temple en béton. Les représentants seront élus pour une période limitée à une douzaine de mois. L’idolâtrie et le culte de la personnalité des rinpochés paraîtront grotesques.



Le retour du dalaï-lama




Le dalaï-lama est revenu en maître au monastère Bönpo de Dolanji dans l’état de l’Himachal Pradesh en Inde. L’abbé de Menri, à gauche du dalaï-lama, est bien affaibli. Petite scène pathétique à partir de 4 :40 mn, la dernière partie de la vidéo.

Saturday, March 15, 2008


Rousseau et le lamaïsme


Philosophe déiste, Rousseau était un défenseur de la religion naturelle. Il nous fait connaître ses idées religieuses dans le célèbre chapitre la Profession de foi du vicaire savoyard, qui est inséré dans L'Émile.

Les mielleux champions du néo-lamaïsme font le lit du totalitarisme religieux. Il n’est pas inutile de retrouver des critiques philosophiques qui dérangent les propagandistes du nouveau spiritualisme mondial :

" La religion considérée par rapport à la société, qui est ou générale ou particulière, peut aussi se diviser en deux espèces, savoir la religion de l’homme et celle du citoyen. La première, sans temples, sans autels, sans rites, bornée au culte purement intérieur du dieu suprême et aux devoirs éternels de la morale, est la pure et simple religion de l’Evangile, le vrai théisme, et ce qu’on peut appeler le droit divin naturel. L’autre, inscrite dans un seul pays, lui donne ses dieux, ses patrons propres et tutélaires : elle a ses dogmes, ses rites, son culte extérieur prescrit par des lois ; hors de la seule nation qui la suit, tout est pour elle infidèle, étranger, barbare ; elle n’étend les devoirs et les droits de l’homme qu’aussi loin que ses autels. Telles furent toutes les religions des premiers peuples, auxquelles ont peut donner le nom de droit divin civil ou positif.

Il y a une troisième sorte de religion plus bizarre, qui donnant aux hommes deux législations, deux chefs, deux patries, les soumet à des devoirs contradictoires et les empêche de pouvoir être à la fois dévots et citoyens. Telle est la religion des lamas, telle est celle des Japonais, tel est le christianisme romain. On peut appeler celle-ci la religion du Prêtre. Il en résulte une sorte de droit mixte et insociable qui n’a point de nom.

A considérer politiquement ces trois sortes de religions, elles ont toutes leurs défauts. La troisième est si évidemment mauvaise que c’est perdre le temps de s’amuser à le démontrer. Tout ce qui rompt l’unité sociale ne vaut rien. Toutes les institutions qui mettent l’homme en contradiction avec lui-même ne valent rien."

Jean-Jacques Rousseau " Du contrat social ".

Friday, February 15, 2008


Le cas Ikkyû

Si la morale, tout au moins en matière de sexualité, reste généralement sauve, même chez les " fous " du Chan, il est toutefois un personnage qui, sans être à proprement parler un " fou ", n’en fut pas moins un bel excentrique et sut s’élever contre cette morale, d’abord en vertu de la liberté supérieur du Chan, puis, vers la fin de sa vie, au nom de l’amour fou qui le liait à une chanteuse aveugle. Il s’agit du moine-poète Zen Ikkyû (1394-1481), qui se surnommait lui-même " Nuage fou (Kyôun) ".
La poésie d’Ikkyû constitue un document irremplaçable, quoique d’interprétation souvent malaisée, sur les mœurs des bouddhistes japonais de l’époque médiévale. Dans un poème de jeunesse intitulé " Le veau ", Ikkyû fait par exemple allusion à la masturbation :

Mes passions à nu, six pouces de long.
La nuit, nous nous rencontrons sur un lit vide.
Une main qui n’a jamais connu le toucher d’une femme.
Et un veau fouillant du groin, gonflé par des nuits trop longues.

Par la suite, Ikkyû fréquenta apparemment les maisons closes, si l’on en croit le grand nombre de poèmes qu’il composa, dans une veine typiquement Zen, à la gloire des prostituées. Dans un poème intitulé " Portrait d’un Arhat au bordel ", il évoque la mésaventure d’Ananda :

Cet Arhat, détaché des passions, n’est pas près de devenir un Bouddha.
Un tour au bordel lui apporterait la grande sagesse.
Du plus haut comique vraiment, ce Mañjusri récitant le Sûramgama,
Depuis longtemps disparus les plaisirs de la jeunesse.

On se souvient qu’Ananda, sur le point de succomber aux avances d’une courtisane, avait été sauvé in extremis par Mañjusri, envoyé à la rescousse par le Bouddha omniscient. Dans un poème autobiographique intitulé " L’hérésie du désir ", Ikkyû revient sur ce thème :

De qui est-il, ce chant qui me rappelle les plaisir du bordel ?
Un chant de jeunesse qui me tourne dans la tête.
Puis une aube jamais vu par Ananda.
Un moyen vers l’éveil, cette Lune d’Automne qui disparaît.

Dans un poème intitulé " Sur un bordel ", Ikkyû fait allusion aux jeux de l’amour (traditionnellement évoqués par la métaphore des nuages et de la pluie) dans lesquels il trouve plaisir et inspiration :

Une jolie femme, les nuages et la pluie, la rivière profonde de l’amour.
Là-haut dans le pavillon, la jeune femme et le vieux moine chantent.
Je trouve mon inspiration dans les embrassements et les baisers ;
Je n’ai pas du tout l’impression d’être en train de jeter mon corps dans les flammes.

Ailleurs, il compare avantageusement les prostituées aux moines, dans un poème dont le titre en dit long : " Avec un poème sur un bordel, je fais honte à ces frères qui obtiennent le Dharma" :

Avec les Kôan et les cas anciens, la tromperie arrogante ne fait que croître ;
Chaque jour, vous vous courbez en vain pour saluer des fonctionnaires.
Quels fanfarons sont les amis de bien de ce monde !
La jeune fille au bordel porte du brocart d’or.

Dans une série de poèmes, Ikkyû chante le désir, les plaisirs de la chair, et le corps féminin. Se comparant au maître de la Loi Kuiji (632-682), il écrit :

Seul le samâdhi de Kuiji était naturel et authentique.
Le vin, la viande, les écritures et les jolies femmes.
Pour rivaliser avec un maître de cet acabit, dans notre école, il n’y a que moi, Sôjun.

Les plaisirs du sexe semblent avoir tenu une place essentielle, presque obsessionnelle, dans son existence :

Dix jours dans ce temple, et mon esprit bat la campagne
Entre mes jambes s’étire le fil rouge
Si vous venez un autre jour, et me demandez
Cherchez plutôt chez le marchand de poisson, à la taverne, ou au bordel.

Voici comment Ikkyû, dans un autoportrait, vante son non-conformisme :

Cet espèce de fou, qui incite à la folie,
Allant et venant dans les bordels et les tavernes,
Lequel d’entre vous, moines aux habits rapiécés, peut le prendre en défaut ?
J’indique le sud, j’indique le nord, l’ouest et l’est ?

En dépit de son plaidoyer en faveur de l’amour charnel, Ikkyû n’était pourtant pas partisan du laxisme, et réprouvait le relâchement des mœurs qu’il observait chez les moines de son temps. Toutefois, ses poèmes sur les maisons closes, et sur les femmes en général, ont un côté didactique, bien-pensant Zen, que n’ont plus les poèmes à la gloire de la belle chanteuse aveugle Shin (Mori). Il s’agit maintenant d’un chant d’amour où la femme est reine, et non plus simple objet de plaisir. Il trouve des accents nouveaux pour chanter l’inspiratrice qu’il retrouvait chaque soir près de lui – nuit après nuit, canards mandarins se serrant l’un contre l’autre sur l’estrade de méditation. Lorsqu’il rencontre celle avec qui il passera dix années de bonheur, Ikkyû est un maître Zen respecté (sinon respectable) âgé de soixante-dix-sept ans ; Shin n’en a que trente, et elle lui survivra plus de trente ans. Il retrouve auprès d’elle une seconde jeunesse, et compose pour elle des poèmes enflammés, dont une vingtaine seulement nous sont parvenus.

Dans l’un d’eux, au titre particulièrement scabreux – " En aspirant les flux d’une jolie femme " -, il écrit :

Les disciples de Linji ne connaissent pas le Zen.
La vraie transmission se fait par " l’âne aveugle " [Sansheng].
Nous jouirons des nuages et de la pluie, durant trois existences et soixante longs kalpa.
Une nuit de notre automne vaut un millier de siècles.

L’idée que la passion amoureuse entraînera la réincarnation des amants réapparaît à diverses reprises. En voici un exemple :

En murmurant, je brise le lien de la honte, et le serment nous lie.
Puis nous chantons, nous promettant d’être fidèles non seulement en cette vie, mais dans la suite des temps,
Quand bien même nos corps deviendraient ceux d’animaux.
Le maître Guishan ne se vit-il pas pousser des cornes de buffles ?

Le titre de ce poème – " Flux sexuels " - est également celui du suivant :

En rêve, je suis épris de la belle Shin du jardin céleste
Etendu sur l’oreiller avec son étamine de fleur
A pleine bouche, j’aspire le pur parfum de son onde
Le soir vient, puis l’ombre de la lune apparaît, et nous chantons un chant nouveau.

Suit une variation sur le même thème, intitulé " Le sexe d’une belle a le parfum de la jonquille " :

Il faut contempler longtemps la tour de Zhu, avant d’y monter.
A minuit, sur le lit de jade, parmi des rêves nostalgiques.
Comme un bourgeon sur une branche de prunier, sa fleur s’ouvre.
Je vais et viens doucement entre ses cuisses de nymphe.

Un dernier poème, intitulé " Prenant ma main pour celle de Shin ", ne laisse aucun doute sur la dextérité de son amante :

Ma main, comme elle ressemble à celle de Shin.
Cette dame est, je crois, la maîtresse du jeu d’amour.
Quand je suis malade, elle sait soigner ma tige de jade,
Et alors se réjouissent mes disciples.

Ikkyû alla jusqu’à faire figurer la belle Shin dans son portrait officiel – fait sans précédent dans les annales bouddhiques. Au soir de sa vie, il chante sans regret la passion, toujours recommencée :

Bien que mes cheveux soient blancs comme neige, les désirs chantent encore à travers à travers mon corps
Je ne peux contrôler toutes les mauvaises herbes qui poussent dans mon jardin.

Comme on pouvait s’y attendre, son recueil de poèmes, s’il lui valut l’estime de la postérité, ne fut pas toujours apprécié de ses contemporains, et dut même subir la censure. La transgression ne paie que parfois que sur le tard.

Bernard Faure, " Sexualités bouddhiques ", Flammarion.