Sunday, September 14, 2014

GUÉNON ET l'AGARTTHA



Le journal de voyage d’Ossendowski a amené René Guénon à publier, en 1927, une de ses pièces maîtresses, « Le Roi du Monde », qui se donnait comme objectif de remettre de l’ordre dans la confusion ayant trait aux mythes du centre souterrain Agarttha et du Roi du Monde. Guénon préférait le nom Agarttha, qu’il trouva chez d’Alveydre (pour Agharti), et celui de Roi du Monde, employé par Ossendowski (pour Souverain Pontife). Ce qui semble étrange c’est que toute information sur Agarttha ait cessé après la publication du « Roi du Monde », aucun auteur sérieux n’ayant plus entendu parler d’Agarttha de source certaine. On dit que des représentants de la tradition hindoue et tibétaine ont été indisposés par certaines révélations de Guénon sur le royaume souterrain et qu’ils ont cessé toute communication avec lui. En fait, Guénon n’a rien révélé de ce qui n’était déjà connu, mais il a présenté ces données déjà existantes d’une manière traditionnelle et intellectuelle très pure.

Evidemment, il y eu des tentatives de découvrir le mystérieux royaume, dont l’expédition de Nicholas Roerich, un Russe qui s’aventura en Asie sur les traces d’Agarttha. C’était une personne assez douteuse qui avait voyagé au début du XXème siècle en Inde, en Mongolie et au Tibet; il était poussé surtout par le théosophisme de sa femme. Au moment de la publication du livre d’Ossendowski en France, Roerich avait déjà commencé son aventure dans « le cœur de l’Asie ». Il fit mention de la légende du mystérieux royaume souterrain d’Agharti, qu’il orthographiait comme Ossendowski (« Altai », p. 37), et l’identifiait à Shambhala. Shambhala avait déjà été signalée plusieurs fois par Csoma, dans son « Analyse » ; Csoma y parle de la « fabuleuse Shambhala », qu’il situe au nord de l’Asie, et de son roi Dava Zang-Po (Csoma 184, 260, 280), mais c’est Roerich qui, jouant la bonne carte de son voyage de quatre ans en Asie, réussit à populariser le centre mystérieux dans trois livres, dont les deux derniers ne sont que des reprises du premier livre. Son récit est peu intéressant et l’influence théosophiste est claire; Roerich essaie d’associer les Mahâtmâs des théosophistes à Shambhala, dans une démarche qui veut prouver la validité des théories théosophistes. Mais, la « fabuleuse Shambhala » n’est pas exactement un royaume souterrain, elle semble située plutôt quelque part au Nord.

En 1933, James Hilton publia son roman à très grand succès « Lost Horizon », qui décrit une région inaccessible et inviolable au Tibet, qu’il nommait Shangri-La, et qui ressemblait exactement à Shambhala. Pour le grand public le Shangri-La a surpassé de loin Agarttha, puisqu’il est entré dans le langage courant comme synonyme de « paradis caché », ce qui a relégué pour de bon le royaume mystérieux dans le domaine des contes de fées (Hendrickson 606). Mais Shangri-La est un conte en lui-même: Shangri-La peut donner la jeunesse éternelle à celui qui y vit; toutefois, à part du moment où il quitte ce paradis, il vieillit rapidement et revient à son âge réel. C’est aussi l’idée principale du conte roumain « Jeunesse éternelle et vie sans mort », transmis par Ispirescu, où le héros quitte finalement le palais de l’immortalité, rejoint le monde terrestre et vieillit rapidement. Il est évident que les contes sont une source primordiale, pure et traditionnelle, et qu’ils méritent plus d’attention que d’autres fantaisies profanes.

Cela ne veut pas dire que l’histoire d’Agarttha s’arrête là. Il y a eu d’autres tentatives effectuées pour découvrir le royaume souterrain mystérieux, mais sans succès; alors, comme à son habitude, notre monde scientifique moderne a conclu que, probablement, tout cela n’était que « pure invention ». Marco Pallis associa « l’invention » au nom de Guénon. Pallis avait erré à travers le Tibet et l’Inde ayant quelques contacts avec le bouddhisme tibétain; c’est pourquoi, comme Roerich, il se considéra qualifié dans ce domaine. Son livre « Peaks and Lamas » fut revu pour les éditions suivantes et amélioré sous l’influence de René Guénon et de A. K. Coomaraswamy. Guénon a écrit des comptes-rendus favorables au livre afin d’encourager son auteur. Pourtant, les opinions de Guénon sur le bouddhisme n’étaient pas pour lui plaire, ni le fait que, pendant ses pérégrinations, personne ne lui dit un seul mot sur Agarttha. C’est pourquoi, après la disparition physique de René Guénon, Marco Pallis profita de l’occasion et manifesta ouvertement son grief dans un article intitulé « René Guénon et le Bouddhisme », publié dans le volume commémoratif.

Nous allons discuter plus loin le problème du bouddhisme, pour le moment signalons seulement que Pallis y parle du Roi du Monde et du royaume mystérieux, affirmant que Shambhala est le seul royaume connu; le nom d’Agarttha, dit-il, est totalement inconnu en Asie. Le fait qu’il fonde ses opinions sur des informations reçues de George Roerich, un des fils de Nicholas Roerich, qu’il cite maintes fois, ne plaide pas en sa faveur, tout au contraire. Marco Pallis ne connut pas de répit, et quand un dossier soi-disant commémoratif fut publié, le spécialiste en matière tibétaine y participa avec « Le Roi du Monde et le problème des sources d’Ossendowski », n’ayant pas le courage de s’attaquer directement à Guénon. Il faut dire que son article est décevant; car nous nous attendions à plus de « substance » de sa part; pourtant il ne fait que répéter ses opinions de 1951. La conclusion de son article est qu’Ossendowski, en tant que victime du journalisme sensationnel, assuma la thèse de Saint-Yves d’Alveydre sur le royaume souterrain d’Agarttha, modifiant à bon escient certains noms et en créant d’autres. Selon Pallis, personne n’avait entendu parler d’un tel royaume souterrain ni en Inde, ni en Mongolie; bien plus, le nom d’Agarttha est incompatible avec le sanscrit et le titre du Roi du Monde est une fantaisie, comme le culte de Rama; en fait, tout cela n’est qu’une histoire imaginaire d’origine occidentale; seule Shambhala est réelle en tant que mythe. Il est vrai qu’à la fin de son article de dix pages, se souvenant que le volume était en fait dédié à Guénon, Pallis introduisit une phrase où il acceptait de valider la « géométrie et la géographie sacrées », telles que discutées par Guénon dans « Le Roi du Monde ». En ce qui concerne le nom « sanscrit » d’Agarttha, notons qu’en pleine croisade contre l’occultisme et le théosophisme, Guénon montra la subtilité spirituelle d’un vieux sage issu des contes de fées. Il disait qu’Agarttha « signifie “insaisissable”ou “inaccessible” (et aussi “inviolable”, parce qu’elle est un «séjour de la Paix», Salem) » (Roi, p. 67); pourtant, ce n’est pas tant la traduction mot à mot du nom qui importe, c’est surtout son sens intérieur et sacré. Récemment, Gilis a écrit au sujet du nom d'Agarttha : La solution de la difficulté réside dans le fait qu’il ne s’agit pas, à proprement parler, d’un terme sanscrit, mais plutôt d’un vocable relevant d’une racine primordiale manifestée sous une forme sanscrite. Nous sommes en mesure d’affirmer que tel était l’avis aussi bien de Michel Vâlsan que de Shrî Siddheswar. Le sens premier du GAR sanscrit est semblable à celui de la racine arabe : il s’agit avant tout d’un creux, d’une cavité, d’un refuge.

Nous aussi avons suggéré ci-dessus une racine symbolique GRD pour Agarttha. Il est important d'ajouter qu’Ananda K. Coomaraswamy a noté que le mot giri traduit ci-dessus par « gorge », se prête à une exégèse poussée. Keith le traduit par « lieu caché » (de Brahma)… On peut rapprocher giri (racine gir, « engloutir ») de griha (racine grah, « saisir »), tous deux impliquant des clôtures… De plus, giri est une « montagne », et garta (de la même racine) à la fois un « siège » et une « tombe »… Cela nous conduit à penser que giri, dans le Rig-Vêda, bien qu’il soit traduisible par « montagne », est en réalité une « caverne » (guhâ) plutôt qu’une montagne ».
 

Guénon souligne qu’Agarttha est la résidence de la Paix ou Salem, ce qui est très important. Bernbaum et autres ont traduit le mot shambhala comme « source du bonheur » (du sanscrit sham, « bonheur ») (Bernbaum 270). De fait, le sens premier du mot sanscrit Shambhala est celui de « résidence de la tranquillité, de la paix » et le sens secondaire est celui de « résidence de la joie ». Nous ne devons pas être surpris du fait qu’Agarttha et Shambhala soient synonymes de Salem, le Centre du Monde dans la tradition judéo-chrétienne : Salem est la cité du Roi du Monde, Melchisédech (Hebrews 7:1-3, Guénon, Roi, p. 47 et suiv.). Quand Guénon insiste sur le fait qu’Agarttha signifie « inviolable », parce qu’elle est le siège de la Paix ou Salem (Roi, p. 67), il indique implicitement la correspondance entre Agarttha, Shambhala et Salem. La seule différence est que Shambhala est le nom donné au Centre lorsqu’il était situé au Pôle Nord, au sommet du Mont Méru, l’Axe du Monde; Agarttha renvoie au Centre secret, lorsqu’il devint souterrain. Shambhala n’existe plus dans notre monde sur son déclin, c’est pourquoi tant de légendes parlant d’elle avaient circulé librement en Asie, où Pallis, Bernbaum et autres ont pu les entendre. Au contraire, Agarttha est toujours présente, quoique souterraine et invisible, c’est pourquoi elle s’entoure d’un lourd mystère. Mais nous devons y prendre garde, car du point de vue absolu il n’y a aucune différence entre Shambhala et Agarttha. Dans les contes de fées roumains, le sens immédiat du royaume souterrain est celui de « monde d’au-delà », ou « monde des dragons (zmei) » ; parfois le même royaume des dragons (asuras, zmei) se trouve à « l’extrémité du monde » au-delà des océans et des pays, ce qui signifie qu’il n’est pas souterrain. De la même manière, Shambhala se trouve au bout du monde, ce qui veut dire à l’Extrême Nord, tandis qu’Agarttha est souterraine. Le guide de Shambhala décrit un voyage très similaire à celui des contes de fées roumains ; c'est un voyage initiatique qui symbolise une réalisation spirituelle à l’intérieur de l’esprit du cœur, où se cache la véritable Shambhala. En même temps, Shambhala est le centre spirituel d’où Kalki, le Sauveur, viendra pour mettre fin à ce monde corrompu et pour initier un nouvel Age d’Or. Quelques légendes tibétaines considèrent que Sucandra fut le premier roi de Shambhala ; il était une incarnation de Vajrapani, le Bodhisattva du Pouvoir et le Maître des Doctrines Secrètes (Bernbaum 234). Six rois religieux lui ont succédé : c’étaient des rois qui avaient une autorité spirituelle et en même temps un pouvoir temporel, le dernier étant Manjushrikirti, une incarnation de Manjushri, le Bodhisattva de la Sagesse. Son fils, Pundarika, était une incarnation de Avalokitêshwara, le Bodhisattva de la Compassion (Bernbaum 236). Le dernier roi de Shambhala sera Rudra Chakrin, une incarnation de Manjushri; il affrontera et vaincra les forces diaboliques, pour instaurer ensuite un nouvel Age d’Or; il est identique au Kalki-Avatâra des Hindous. Ruda Chakrin, comme tous les autres rois de Shambhala, est un aspect du Roi du Monde.

Charles-André Gilis remarque, dans un chapitre dédié au Roi du Monde, qu’en dépit des affirmations de Marco Pallis, les trois fonctions suprêmes associées au Roi du Monde sont bien connues en Asie ; ce sont : Manjushri - la fonction suprême, Avalokitêshwara – l’autorité spirituelle, et Vajrapânî - le pouvoir temporel (Gilis 15). Pour revenir à notre période actuelle, notons qu’une nouvelle revue de sciences traditionnelles, « Science sacrée », a développé récemment cette thèse.
Mircea A. Tamas