Sunday, September 14, 2014

Poésie & bouddhisme



Dans la Chine ancienne, l'usage de chanter (ou de rédiger) des poèmes au moment de mourir, se généralisa chez les moines bouddhistes, « et, précise Paul Demiéville, il est curieux d'observer dans ces pièces à quel point les représentations de nature s'imposent à ces religieux lorsque sonne leur dernière heure. Voici par exemple ce qu'écrivit au moment de mourir, en 568, sur le papier qu'il demanda avant de jeter le pinceau pour serrer les mains de ses confrères, le moine Tche-k'ai qui avait passé sa vie à étudier la scolastique la plus savante de l'Abhidharma indien :

Vains sont ces textes que je laisse à pleins paniers ;
Ils ne font que brouiller mon destin à venir.
Voici que s'assombrit le chemin vers les Sources ; *
Voici pur et glacé le tumulus transi.
La rosée d'un matin s'est toute évaporée ;
Il n'y a plus que dans la nuit le bruit des pins.

[...]

A partir du milieu de la dynastie des T'ang, toutefois, quand l'école du Tch'an (Ch'an, Zen au Japon) a pris forme et que son influence domine peu à peu toute la vie intellectuelle, on voit des poètes comme Wang Wei (701-761), Pai Kiu-yi (772-846) et son ami Lieou Yu-si (772-842), plus tard encore Sseu-k'ing T'ou (837-908) ou Wei Tchouang (vers 900), se montrer plus familiers avec les doctrines spécifiques du Tch'an. Plusieurs d'entre eux rédigèrent les inscriptions funéraires des grands maîtres du Tch'an décédés de leur temps.

[…]

C'est aussi vers la fin des T'ang, alors qu'on voit ainsi la poésie du Tch'an adopter les formes et les procédés de la lyrique classique, que se développent des théories esthétiques identifiant l'inspiration poétique à l'intuition du Tch'an. Dès la fin du VIIIe siècle un poète laïc, Tai Chan-louen, écrivait que « l'esprit poétique ouvre la porte du Tch'an », et dans les vers de Ts'ien K'i, à la même époque, la poésie va de pair avec la religion, toutes deux définies du reste en termes naturistes :

La pensée poétique se trouve parmi les bambous ;
L'esprit du tao naît au-dessous des pins.

Au début du siècle suivant, Lieou Yu-si (772-842) met en valeur le rôle que peut jouer dans la création poétique le recueillement mystique à la manière bouddhique. Ce thème va prendre une importance croissante sous les Song. « Entre Tch'an et poésie, pas de différence ; l'illumination (l'« éveil », wou) du pinceau est pareille à l'illumination du Tch'an », écrit Li Tche-yi à son ami le grand poète Sou Che (Son Tong-p'o, 1036-1101), qui qualifiait la poésie de Li Tche-yi de « recueillement au pinceau ». L'époque des Song (960-1279) est celle du « Tch'an de la lettre » (wen-tseu tch'an), d'un Tch'an littéraire bien différent du Tch'an des T'ang qui abominait la « lettre » et se targuait de « ne pas instituer
d'écrits » La littérature avait pris sous les Song une expansion nouvelle dans toutes les classes de la société, et sous la menace des barbares, qui occupaient tout le nord de la Chine, les lettrés se repliaient vers la religion, comme il était déjà advenu à l'époque des Six Dynasties ; plus que jamais, ils fréquentaient les maîtres du Tch'an qui se comportaient eux-mêmes en lettrés. Le Tch'an tombe alors aux mains des lettrés et des esthètes. Il donne naissance à toute une esthétique, qui se formule dans des « poèmes sur la poétique » et, surtout, dans des recueils en prose intitulés « Propos sur la poésie » (che-houa). Ceux-ci représentent, sous la forme bien chinoise de notes éparses et sans système, de véritables traités d'esthétique poétique. Le plus célèbre de ces recueils est celui de Yen Yu (vers 1200). La poétique de Yen Yu repose essentiellement sur l'assimilation de la poésie au Tch'an ; il prétend « traiter de la poésie comme on traite du Tch'an ». Ce qu'il retient du Tch'an, c'est l'insistance sur l'intuition, l'illumination, l'« éveil » (wou), l'esprit par opposition à la lettre : « De même que le principe du Tch'an est tout entier dans l'illumination irrationnelle, de même le principe de la poésie... Il y a dans la poésie une certaine qualité qui n'a rien à faire avec l'écrit, un certain goût qui n'a rien à faire avec la raison. » Comme le disait un auteur contemporain, Wou K'o (mort vers 1174), il faut se garder des « vers morts », terme qu'il empruntait à ce logion de Leang-kiai de Tong-chan : « On appelle phrase morte une phrase dans le langage duquel il y a encore langage ; une phrase vivante est celle dont le langage n'est plus langage. » « En poésie comme en Tch'an », déclare un autre auteur des Song, « il n'y a pas deux méthodes : il faut rendre au serpent mort le venin de la vie. » Yen Yu soutient qu'en poésie « tout est dans l'inspiration », une inspiration tellement insaisissable qu'il la compare à l'antilope qui, pour couper sa trace, se pend par les cornes à la branche d'un arbre (comme le font au Valais les chamois en hiver) : autre image tirée d'un maître du Tch'an du IXe siècle. L'art poétique de Yen Yu, qui s'opposait du reste à d'autres tendances esthétiques fondées sur l'érudition et la « raison », a eu de longs échos en Chine, jusqu'au XVIIIe siècle où elle fut reprise par un théoricien confucianiste, encore très lu de nos jours.

Il y aurait beaucoup à dire sur les rapports du Tch'an et de la poésie à partir des Song. L'époque des Song elle-même n'est ici qu'a peine abordée. Comment ne pas mentionner le « Recueil de la falaise verte » (Pi-yen lou), vaste somme de la littérature antérieure du Tch'an qu'enrichissent les célèbres interprétations versifiées de Siue-teou (XIe siècle) ? »

Paul Demiéville