Sunday, September 14, 2014

La mort de Guendune Rinpoché

"Que signifie réellement « méditer » ? Méditer, ce n'est pas créer un état spécial, se mettre en transe ou dans tout autre état artificiel. Ce n'est pas davantage rechercher des sensations, avoir des visions ou voir des formes ou des couleurs particulières. Méditer, c'est devenir conscient que, depuis des temps sans origine, notre esprit est prisonnier de l'attachement à ses perceptions, ce qui engendre frustration et souffrance en imposant à l'esprit des limites artificielles. Par la méditation nous apprenons à dégager l'esprit de ces limitations."

Lama Guendune Rinpoché (1918-1997)


LA MORT SANS EFFETS SPECIAUX DU MAITRE

Pour avoir rencontré nombre de maîtres asiatiques célèbres et leurs disciples, je n’ai pas trouvé, en dix-huit ans d’exploration, de « bouddha parfaitement illuminé ». Mais j’ai connu des personnes profondes, mystérieuses et dignes, comme ce lama aujourd’hui défunt. Un prêtre catholique qui l’avait connu me dit un jour en parlant de lui que c’était un « homme mirobolant »...

Pour avoir rencontré le « Très Précieux » (Guendune Rinpoché), trois jours avant sa mort, face à face, tous deux seuls quelques instants dans la pièce où il recevait ses visiteurs, j’ai mieux perçu le sens ambigu de ce mot : « mirobolant ». Le vieux lama, âgé de quatre-vingts ans, arrivait à la mort, seul et humain, peut-être au fond comme les autres.

Il fallut me rendre à cette évidence : ce moine sympathique et remarquable était fort semblable, dans son frémissement de désarroi, à ses frères humains lorsqu’il atteignait progressivement le moment de la mort...

J’ai alors rétrospectivement mieux compris qu’il avait aimé sa vie, ses biscuits Delacre « cigarettes russes », sa soupe d’os à la moelle que mitonnait son cuisinier personnel, et les dattes fourrées élégamment offertes par une disciple. Pourquoi pas : il aimait la vie...

Lorsque je le vis ce mardi, juste après sa première attaque, hélas décisive, je compris qu’il laissait son existence, après avoir été jusqu’au bout et sans rendre les armes à la mort. Il ne partait pas volontiers...

Je songe parfois qu’il me montra plus précisément la réalité de cette nature humaine, si fragile et si contradictoire. Mais, en revanche, il dissipa, par son exemple, la théorie « mirobolante » de la « bouddhéité ».

Si la bouddhéité est un concept pour l’exégèse et la catéchèse, un tel concept ne peut vraiment être un homme. Le détachement, le renoncement ? Pas tout à fait, me montra le « Très Précieux » en ces derniers instants : Plutôt la vie, aller jusqu’au bout, mais y aller... dignement. Il avait encore, à trois jours de sa mort, son attention profonde et bienveillante pour ses visiteurs. Il me montra son souci de répondre ainsi à leurs attentes, alors qu’il faisait déjà face à l’imminence de son départ.

Délicat, aimable et élégant, jusqu’au bout : le bilan de cette rencontre de neuf années avec ce Tibétain vénérable est donc bon, car j’ai abandonné, grâce à lui, le bouddha mythique des livres d’images.

Grâce à lui j’ai pu revenir vers la vie réelle avec appréciation. A l’issue de ce travail de recherche anthropologique, je n’ai pas eu de regret à troquer la robe rouge du moine novice pour un tee-shirt et un jean.

Il n’y eut pas la moindre pluie de fleurs, ni d’arcs-en-ciel, le jour de la crémation publique du vieux lama, sept semaines après le trépas, mais un temps très gris qui s’éclaircit vaguement. Le maître disparut sans corps d’arc-en-ciel, comme pour tout le monde, selon le principe de réalité et non celui de plaisir. Cependant, de son vivant, les disciples en retraite dans sa proximité, furent assez nombreux à évoquer des expériences spirituelles étonnantes, dignes des meilleurs « effets spéciaux ». D’autres soulignèrent que son influence avait eu un pouvoir transformateur sur leur vie, la rendant plus conforme à leurs aspirations et peut-être à leur nature.

Les « bouddhas vivants » sont rarement impassibles. Le surhomme doré, éthéré, souriant en permanence, assis sans fin à savourer la sagesse totale du cosmos est une statue ou une image, au mieux une vision...

Sans conflits, ni souffrances ? Cela existe sans doute dans les désirs des disciples, et aujourd’hui dans ces quelques grands films hollywoodiens où le maïs soufflé et l’esquimau géant sont incontournables pour accompagner le suspense des spectateurs. Alors le bouddha nimbé de surnaturels halos dorés vaincra-t-il l’armée des démons au pied de l’arbre de l’illumination ? Comme chacun le sait, la réalité quotidienne d’un humain est faite de toutes sortes de détails réalistes qui rendent quelque peu impraticable un tel « idéal » translucide et évanescent, en permanence... L’homme avec son corps, ses désirs, ses relations affectives, ses préférences est un défi à la sagesse, plus qu’une illustration de celle-ci.

Marc Bosche, « Le lama & l'anthropologue ».

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