Sunday, November 25, 2007

Karpâtri, le moine rebelle.

Karpâtri était un sannyâsin très respecté de la lignée de Shankarâchârya. Il appartenait à l’ordre Saravasti. Toujours vêtu d’un seul morceau d’étoffe, c’était un moine errant, un marcheur infatigable.

Le moine tenta d’arrêter l’anti-traditionnalisme des pouvoirs publics qui menaçait le Dharma. Il créa l’association Dharma Sangh, le mensuel Siddhanta, le mouvement politique Jana Sangh (Assemblée du peuple).
Swami Karpâtri fut incarcéré par Nehru. " Et lorsqu’il arriva à la prison, écrit Daniélou, le directeur et tous les gardiens se prosternèrent à plat ventre pour le laisser passer, embrassant la trace de ses pas. "

Dans le livre de Daniélou " Le mystère du culte du linga ", une compilation des textes fondamentaux de Swami Karpâtri, l’auteur développe la vision de la Tradition des représentants de l’orthodoxie hindoue :

" Le Sanâtana Dharma, la religion éternelle. Elle était menacée puisque le gouvernement ne reconnaissait pas ses aspects extérieurs, sa coquille qui lui permet de se perpétuer.

Le système indien, pour maintenir une certaine tradition, est un tout avec une société d’enseignement. C’est pour cela que Karpâtri considérait que s’attaquer à la structure de la société, c’était en somme s’attaquer à la connaissance que cette société est censée représenter et transmettre.
L’ennemi contre lequel se battait le Dharma Sangh n’était pas l’Empire anglais dont les représentants n’intervenaient pas dans les domaines de la religion et des rites. Ce qui paraissait dangereux aux représentants de la tradition, c’était le faux hindouisme des Indiens anglicisés qui prétendaient adapter les doctrines traditionnelles aux conceptions chrétiennes qu’ils considéraient comme plus compatibles avec les réalités du monde moderne. Il fallait aussi lutter contre les prétendus âshrams qui exploitent la crédulité des gens, le théosophisme, Aurobindo, les adeptes de Râmakrisna, et surtout contre les politiciens, en particulier Gandhi qui apparaissait comme le type même du réformateur moderniste, plus chrétien que hindou, luttant comme Don Quichotte contre des problèmes qui n’existaient pas, tels que celui des castes et des prétendus " intouchables ", ce qui lui faisait une publicité considérable parmi les socialistes anglais mais n’intéressait pas les populations.

D’ailleurs quand on parle de Râmaraj – rétablir le royaume de Râma – je ne comprends pas pourquoi on présente comme une orthodoxie pieuse. Je ne crois pas du tout que dans les grandes époques de la culture, de la spiritualité indienne, il était question de puritanisme. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai publié le Kâma-Sûtra : les sources du Kâma-Sûtra sont des mêmes auteurs que certains Upanishads, le commentaire du Kâma-Sutra est contemporain de Shankarâcharya. Il est très difficile, semble-t-il, pour les indiens de sortir complètement de ce moralisme puritain qu’ils ont adopté ; ils croient vraiment que l’on peut vivre une vie idéale avec ce genre de limitations. […]

Finalement lorsque se développa le combat politique du Jana Sangh contre le Congrès, Swami Karpâtri me conseilla de retourner en Europe pour y exposer les principes fondamentaux de l’hindouisme car, comme étranger, je ne pouvais pas participer à la lutte politique en Inde. "
Le mystère du culte du linga, Les Editions du Relié.

La violence politique et religieuse est toujours inacceptable. Elle n’est guère raisonnable. Cependant, un rationalisme, qui participe au faux universalisme occidental, peut engendrer bien des révoltes dans le monde. Dans un texte de 1995, Pierre Bourdieu écrit :

" Il vient du fond des pays islamiques une question très profonde à l’égard du faux universalisme occidental, de ce que j’appelle l’impérialisme de l’universel. […] S’il est vrai que certain universalisme n’est qu’un nationalisme qui invoque l’universel (les droits de l’homme, etc.) pour s’imposer, il devient moins facile de taxer de réactionnaire toute réaction fondamentaliste contre lui. Le rationalisme scientiste, celui des modèle mathématiques qui inspirent la politique du FMI ou de la Banque Mondiale, celui des Law firms, grandes multinationales juridiques qui imposent les traditions du droit américain à la planète entière, celui des théories de l’action rationnelle, etc., ce rationalisme est à la fois l’expression et la caution d’une arrogance occidentale, qui conduit à agir comme si certains hommes avaient le monopole de la raison, et pouvaient s’instituer, comme on le dit communément, en gendarmes du monde, c’est-à-dire en détenteurs autoproclamés du monopole de la violence légitime, capables de mettre la force des armes au service de la justice universelle. La violence terroriste, à travers l’irrationalisme du désespoir dans lequel elle s’enracine presque toujours, renvoie à la violence inerte des pouvoirs qui invoquent la raison. La coercition économique s’habille souvent de raisons juridiques. L’impérialisme se couvre de la légitimité d’instances internationales. Et, par l’hypocrisie même des rationalisations destinées à masquer ses double standards, il tend à susciter ou à justifier au sein des peuples arabes, sud-américains, africains, une révolte très profonde contre la raison qui ne peut pas être séparée des abus de pouvoir qui s’arment ou s’autorisent de la raison (économique, scientifique ou autre). Ces " irrationalismes " sont en partie le produit de notre rationalisme, impérialiste, envahissant, conquérant ou médiocre, étriqué, défensif, régressif et répressif, selon les lieux et les moments. C’est encore défendre la raison que de combattre ceux qui masquent sous les dehors de la raison leurs abus de pouvoir ou qui se servent des armes de la raison pour asseoir ou justifier un empire arbitraire. "

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