Sunday, September 14, 2014

Une visite à l'ermite de la montagne



Voilà trois heures que nous gravissons le chemin abrupt bordé de genévriers ; nous avons auparavant traversé des prairies couvertes de gentianes bleues et d'edelweiss d'un blanc feutré, avenantes invitations au repos. Le Dritchou, qui prend sa source sur les hauts plateaux tibétains et devient le Yangtsé en Chine, semble déjà très loin, en contrebas, dans la grande vallée qu'il traverse et à laquelle il donne vie. L'air est vif : à 4 500 mètres d'altitude le bleu lumineux du ciel, d'une intensité inconnue dans les plaines, claque sur la clarté des rocs. Nous approchons des grottes où une douzaine d'ermites, moines, nonnes ou pratiquants laïcs mènent sereinement leur vie contemplative dans un silence que seuls troublent parfois, comme pour en souligner la profondeur, le cri d'une marmotte, l'appel rauque d'un grand corbeau ou la mélodie flûtée d'une grive. Le lieu s'appelle la « Prairie de Lotus ». Ainsi que l'écrivait Kaldèn Guiatso, le grand ermite, très révéré de l'Amdo :

Si tu aspires à la solitude des montagnes,
Les grottes accueillantes s'ouvrent à flanc de falaise
Sous des sommets drapés de brume.
Demeurer en ces retraites est source d'une indicible joie,
temporelle et ultime.

Participer à la vie des ermites en subvenant à leurs maigres besoins est une joie pour les nomades des environs. Ils viennent parfois leur rendre visite et leur apportent des provisions : tsampa (farine d'orge grillée], beurre, viande séchée qu'ils déposent à l'entrée de l'ermitage si le méditant est en retraite fermée.

Nous nous approchons de l'une des grottes qui s'ouvre sur une petite corniche ensoleillée. Nos deux guides, un moine du monastère de la vallée et un praticien de médecine traditionnelle tibétaine, connaissent bien les ermites et savent que le retraitant du lieu accepte de recevoir les rares pèlerins de passage. La grotte a été très simplement aménagée : on y a construit quelques murets de pierre pour la rendre habitable. Il faut se courber pour franchir la porte basse qui donne sur une antichambre minuscule. L'inventaire est vite fait : un âtre de glaise, une pile de bois sec, une bouilloire en aluminium et quelques sacs de toile contenant des provisions.

Deux marches, un lourd rideau de toile, et nous sommes en présence de l'ermite. La pièce est faiblement éclairée par une lucarne on peut tout juste se tenir debout en son centre. Sur un côté, un petit autel a été disposé dans la roche noire. De l'autre, un simple mur de pierre enduit de terre et, à même le sol, la couche sur laquelle l'ermite est assis le jour et dort la nuit. À son chevet, sur une étagère rustique, sont empilés des livres enveloppés de tissus multicolores : recueils d'instructions spirituelles, biographies de saints et quelques traités philosophiques. Ils sont constitués de folios oblongs, non reliés, calligraphiés ou imprimés à partir de planches de bois gravées, analogues à celles utilisées à la grande imprimerie artisanale de Dergué.

L'ermite nous accueille avec calme et gentillesse. Il a trente-six ans et est en retraite dans cette grotte depuis quatre ans. Après de nombreuses années d'étude dans un monastère de la vallée, où il a obtenu le titre de khènpo, équivalent d'un doctorat en philosophie, il a ressenti un profond désir de se consacrer à la méditation. Il avait grande hâte de s'éloigner des préoccupations mondaines qui affligent nombre d'entre nous : le gain et la perte, le plaisir et le déplaisir, la louange et le blâme, la renommée et l'anonymat.

Il nous offre du thé - à vrai dire, de l'eau chaude à la surface de laquelle flottent quelques feuilles de thé. Dans cette atmosphère recueillie, les grandes conversations semblent déplacées. Nous nous enquérons de sa santé, échangeons quelques propos sur la pratique spirituelle, et promettons de lui faire parvenir un texte qu'il souhaite avoir et que nous avons réimprimé en Inde. Puis, après avoir partagé son silence pendant quelques instants, nous prenons congé, non sans avoir déposé discrètement une offrande pour l'aider à poursuivre son ascèse. […]

Matthieu Ricard, Tibet, regards de compassion.




Note :

Contrairement à l'affirmation de Matthieu Ricard, le titre de khènpo n'est pas l'équivalent du doctorat de philosophie. On devient khènpo en connaissant parfaitement les dogmes magico-tantriques et mythologiques du lamaïsme. Or la véritable philosophie est née auprès de ceux qui ont, pour la première fois, rejeté les légendes pour expliquer la nature et dire comment le monde est né. « La raison a fait ses premiers pas avec les Milésiens (au début du VIe siècle av. J.-C.) qui ont donné à leur étonnement, non pas l'expression fantasmatique du mythe, mais penseurs rationnels, l'ont transmuée en un véritable questionnement philosophique », rappelle le philosophe Emmanuel Pougeoise.

Sagesse et politique



Au monastère tibétain de Menri (Himachal Pradesh), où j'ai séjourné, des moines étudient le Dzogchen. Le Dzogchen est imprégné de Ch'an, un courant du bouddhisme chinois qui est en réalité une reformulation de la philosophie taoïste.

Depuis que l'OCDE a mis en place un indicateur du "vivre mieux", il est utile de regarder le monde moderne à l'aune de l'art taoïste du bonheur.

Le taoïsme n'est pas simplement une philosophie chinoise un peu particulière ou une mystique iconoclaste, il développe aussi des idées très précises sur l'organisation politique de la société.

En fait, dans les écrits de Lao Tseu, ou de Tchouang Tseu, ces différents domaines sont étroitement imbriqués et le vécu le plus spirituel se reflète toujours dans le monde concret. Mystique et politique sont indissociables et la sagesse taoïste s'applique directement au gouvernement des peuples. Cependant, les commentateurs occidentaux ont presque toujours occulté, minimisé, rejeté ou même trahi l'aspect profondément libertaire de la pensée de Lao Tseu car elle rejette la plupart des « valeurs» fondatrices de notre monde contemporain. Lorsque l'on se familiarise avec cet aspect « politique» du taoïsme une chose devient évidente : dans toute l'histoire de l'humanité, aucune société n'a peut-être été plus éloignée de l'idéal taoïste que la nôtre.

« Ne rivalise pas » affirme le Tao Te King. Or, notre « société libérale avancée » exalte la compétition. Elle en fait même un « idéal moral », un principe de fonctionnement. Elle voit dans la rivalité sociale la clé d'une meilleure efficacité, une image de la sélection naturelle où ce sont, soit-disant, les plus aptes qui survivent. « Fais en sorte que les rusés n'osent rien faire » demande le Tao Te King. Or, notre monde moderne est fait pour les rusés, les manipulateurs. Ce sont eux qui mènent le monde et comme le dit fort justement le philosophe Michel Onfray, on ne peut réussir en politique si l'on n'est pas un disciple du Prince de Machiavel qui combine, calcule, utilise avec cynisme. « Garde le peuple du désir ». Lao Tseu considère même que « le plus grand crime [est] d'exciter l'envie», « le plus grand malheur [est] d'être insatiable », « le pire fléau [est] l'esprit d'appétit ». Or, notre société exalte le désir par tous les moyens, suscite l'envie à tel point que désirer et consommer sont devenus synonymes de vivre. Et notre espace mental est constamment occupé par les publicités et autres artifices qui suscitent une multitude de désirs artificiels.

« Qui fait parade de soi-même est sans éclat » dit le Tao Te King. Or, notre société a le culte des idoles. Actrices, chanteurs, romanciers ou philosophes à succès, hommes politiques médiatiques constituent comme la quintessence de notre univers. Seul existe ce qui se montre, se voit, se déploie devant le regard de la multitude. Le secret, l'obscur, est méprisé, ignoré.

Le corollaire de cette parade médiatique est la « réussite sociale » qui est une des « valeurs » clé de notre monde moderne. Or Tchouang Tseu critique avec virulence l'homme qui « considère que la réussite sociale est un signe d'intelligence et l'échec social un signe de stupidité, que le succès est un honneur et l'insuccès une honte ».

On croirait que la parole de Tchouang Tseu s'adresse à l'un de ces hommes d'affaires médiatiques qui répand son idéologie de « gagnant ». Un de ces hommes qui s'est laissé « gonflé par l'ambition », la quête perdue et finalement suicidaire [du point de vue de la nature profonde de l'être humain] de la « dignité, la richesse, l'autorité, le renom... ». Car, selon la parole de Lao Tseu, « de tous les instruments de mort, l'ambition est la plus meurtrière ».

En revanche, être « content de son sort », sans ambition, est devenu, dans la
société actuelle, une faiblesse inadmissible, incompréhensible.

« Quiconque veut s'emparer du monde et s'en servir court à l'échec... qui s'en sert le détruit, qui s'en empare le perd »... enseigne Lao Tseu. Or, l'homme occidental obéit à la croyance pernicieuse que les choses se font grâce à lui, pour lui ; que la volonté est libre, toute puissante et peut ployer les événements, contraindre les êtres.

Finalement, cet homme en arrivera à « s'ériger en maître du monde et obligera les autres hommes à adopter ses jugements et à se sacrifier pour eux ».

Toutes les idéologies destructrices qui se sont toutes rapidement transformées en instruments de terreur obéissent à ce principe. Qu'il soit conduit par une « volonté de bien » ou la soif de pouvoir, l'homme qui veut s'imposer, diriger, se transforme en tyran et conduit la société à la destruction.

Selon Lao Tseu et Tchouang Tseu, le souverain taoïste des temps anciens est trop profond pour être sondé, hésitant, timide, effacé, prudent, simple « comme un bloc vierge ». Il « parle peu », ne cherche jamais à paraître. Il « enseigne par le silence », et « gouverne par le non-faire ». Il aime le peuple et dirige l'état « sans user de subtilité ».

Ce qui est l'exact opposé de nos gouvernants, qui sont superficiels, arrogants, entreprenants se montrent partout, n'aiment pas le peuple et gouvernent par la ruse et le mensonge.

Ainsi, à cause de son idéologie qui n'est qu'une exaltation de tous les aspects les plus sombres et les plus superficiels de la nature humaine, l'Occident s'éloigne de l'harmonie naturelle, tourne le dos à la vraie Sagesse, et s'enfonce toujours plus loin dans cette nuit particulière de la modernité.

L'humilité, l'effacement et Wu Wei, la non-ingérence, sont en fait le cœur, l'ossature, de cette sagesse taoïste dont le roi est l'expression.

Wu Wei est le non-agir, la non-intervention, la Sainte Paresse, qui laisse les êtres et les choses se développer librement. Il s'oppose au Yu Wei, l'effort délibéré qui veut intervenir, transformer le monde selon ses désirs ou ses idées.

Mais qu'est exactement la Sainte Paresse ?

C'est avant tout une révolution intime avant d'être une révolution sociale. Ou plus précisément une révolution de l'intime. Une capacité de « ne rien faire », s'abstraire des multiples activités quotidiennes, de ne plus être possédé par la volonté d'agir, pour se « maintenir dans la quiétude ».

Cela ne veut évidemment pas dire regarder la télévision, lire des romans, sortir avec des amis. Toutes les formes de distraction, de divertissement, participent pleinement à l'agitation générale et sont absolument opposées à la Sainte Paresse.

En revanche, ceux qui ont la capacité de couper le flux des préoccupations, qui aiment regarder l'herbe pousser, contempler l'océan, se perdre dans les nuages, le blanc de la neige ou le bleu du ciel sont sur le chemin de la Sainte Paresse. Ils savent naturellement s'ouvrir à cette autre dimension de la vie qui est la Vie dans sa pleine réalité, son intime présence, en dehors de la folie qui pousse à toujours désirer, vouloir. Ils sont aptes à saisir cette simplicité première.

Mais cette faculté qui est naturelle à certains s'apprend.

D'ailleurs, des thérapeutes intelligents enseignent aux personnes atteintes de dépression à devenir attentives à leur environnement immédiat : un chat qui passe, l'arbre au loin, le bruit du vent dans les feuilles, un insecte sur le mur. Contrairement à ce que fait la psychanalyse qui recherche l'origine d'une souffrance et continue de ce fait l'agitation naturelle à notre époque, cette pratique demande une attention autre, décalée. Il s'agit de se focaliser autrement.

C'est ainsi que certaines personnes vivant dans une ville côtière ont pris conscience de l'omniprésence des oiseaux marins. Une présence qu'elles n'avaient jamais remarquée auparavant, tellement elles étaient prises par l'agitation générale qui régit tous les domaines de notre existence.

En développant cette capacité si simple et pourtant si difficile à réaliser pour certains, on entre dans une relation d'harmonie avec la nature. Car la nature obéit à la Sainte Paresse. Elle en est l'expression. Sans cesse elle « agit sans agir ». Elle est la parfaite illustration du Wu Wei.

Ceux qui ont observé les oiseaux savent qu'ils passent beaucoup de temps à « ne rien faire ». Ils ne se lissent même pas les plumes. Ils demeurent immobiles ou bien planent très haut dans le ciel sans nécessité, par pur plaisir. S'ouvrir à la Sainte Paresse, c'est devenir un peu oiseau ou un peu taoïste, ce qui est presque la même chose puisque les immortels taoïstes étaient représentés avec des plumes, pour marquer leur affinité avec le ciel.

La perte de cette capacité naturelle qui était générale chez beaucoup de peuples orientaux a amené l'Occident au bord du gouffre. Notre société débordante d'activités de mouvements est à l'image de celui qui « remplit sans cesse » et « ferait mieux de s'arrêter » dont parle Lao Tseu ou de celui qui, selon une autre image, « sans cesse affûte un glaive » et « dont la lame sera vite usée ». Finalement, le monde moderne ne souffre pas d'un désordre économique ou moral — ce sont des conséquences — mais d'un manque de paresse.

Erik Sablé

Ubu Guru



A Lodève (34), les adeptes du lamaïsme vendent des repas végétariens et tentent de redorer l'image de leur guru, le ventripotent Sogyal dénoncé par une journaliste de Marianne. Mais dans leurs temples, les lamaïstes font des offrandes (tsoks) de viande aux dharmapalas, les entités protectrices du Vajrayana. Le guru Sogyal, qui est en réalité un carnivore invétéré, serait-il une sorte de père Ubu, l'Ubu Guru de Jean-Claude Carrière et de Peter Brook qui avaient présenté au festival d'Avignon une version théâtrale du Mahabharata ?

« Pendant notre préparation du Mahabharata, l'idée nous vint, pour nous détendre, pour nous donner un contrepoids aussi dérisoire que distrayant, d'imaginer une farce que Peter Brook appelait Ubu Guru.

Idée simple : le père Ubu et la mère Ubu, toujours très unis, ont décidé de s'installer en Inde et d'y exploiter la belle innocence des touristes. Ou plutôt : poursuivis par la justice internationale, ils ont dû changer d'identité et se réfugier dans les forêts du Tamilnadu, où ils font profession de sainteté, et gagnent ainsi leur vie.

J'ai conservé un extrait du dialogue. Le couple célèbre entend tout à coup le Klaxon d'un car de touristes (le chauffeur est évidemment leur complice). Le père Ubu s'écrie :

Vite, mère Ubu, passez-moi mon cordon brahmanique et ma trompette à puja. Préparez le tambour méditatif et le grand bassin à phynances. Prenons l'asana le plus favorable...

C'est la position du lotus, père Ubu.

Au diable votre lotus ! Cornegidouille ! J'ai les deux genoux en compote !

Assez de gémissements, père Ubu. Vous avez appris à contrôler votre musculature graisseuse par la méthode du Hatha-Yoga, vous êtes devenu Guru de première classe...
(Elle frappe sur un gong : Gong !)

... vous avez atteint, par la simple contemplation de votre nombril, la sérénité (gong !), la clairvoyance (gong !), la patience et l'action désintéressée (gong ! gong !).

Doucement, mère Ubu, n'oubliez pas nos petites oboles.

Vous êtes devenu le Swami Ubushrapolonistamam, maître de toutes les sagesses. Voici que le car de touristes s'approche.

Les pétales de fleurs sont prêts ?

Oui, père Ubu, bien qu'un peu desséchés.

Et l'eau lustrale ?

Oui, père Ubu, bien qu'un peu glauque.

Et les noix de coco pour le sacrifice ?

Tout est prêt, père Ubu.

Merdre, mère Ubu, j'ai les intestins qui grondent.

Avez-vous pris votre Nivaquine ?

J'ai oublié !

Trop tard, voici les touristes, soufflez dans la trompette à puja et regardez à l'intérieur de vous-même.

Ce n'est pas beau à voir.

Et passez-moi maintenant les timbales.

Vous voulez boire, mère Ubu ?

Ah, la grosse bête ! Les timbales à musique, vieil animal !

Nous avions imaginé que le capitaine Bordure faisait partie du groupe de touristes, que l'affreux couple ne parlait qu'un misérable anglais. Parmi les touristes s'est glissé par malheur un Tamoul, qui parle sa langue. Les Ubu, bien entendu, n'y comprennent goutte. Que faire ?

Very good tamoul, dit le père Ubu, pour gagner du temps.

Et sur les conseils de la mère Ubu, il entre en transe.

A d'autres moments nous pensions que le père Ubu pouvait se présenter comme la dernière incarnation de Vishnu, et se disputer férocement avec la mère Ubu à coups de colliers de fleurs.

Je trouve aussi ces répliques éparses :

Respirez deux fois par la narine droite. Dites : « Hink ! » Expirez par la glande pinéale !

Où se trouve-t-elle ? demande quelqu'un.

A sa place, imbécile ! Si vous ne la trouvez pas, n'expirez pas. N'expirez jamais et expirez ! C'est bien fait pour vous !

(Et aux autres :)

Mettez un doigt dans la bouche, pardonnez à ceux qui ne vous ont pas offensés et n'oubliez pas de manger de la laitue.

Le père Ubu se plaignait amèrement de ne pas pouvoir méditer. Le bruit d'un oiseau, d'un avion, le dérangeait sans cesse. « Je n'arrive pas à trouver mon calme intérieur, disait-il, et cela m'irrite ! »

A regret nous avons abandonné la farce démystifiante, faute de temps surtout. Si quelqu'un veut la ressaisir... »

Jean-Claude Carrière, Dictionnaire amoureux de l'Inde.

La pétanque, discipline spirituelle



Élever la pétanque au rang de discipline spirituelle ? Cela n'a rien d'une galéjade marseillaise. Un moine zen, M. Kaisen, a trouvé d'étonnantes similitudes entre le traditionnel tir à l'arc et le jeu de boules. Il l'a intégré à son enseignement.

Les vacances d'été riment le plus souvent avec des loisirs de plein air. L'un des « sports » les plus populaires est la fameuse partie de pétanque. Quelques boules d'acier, un cochonnet en bois, et le monde est transformé… Mais au-delà de la simple distraction, la pétanque se révèle être plus qu'un simple jeu d'adresse. La recherche du but à atteindre est similaire à celle des archers japonais. Du moins pourrait-elle l'être si on l'analysait du point de vue du Zen. C'est précisément ce qu'a fait M. Kaisen. 


Un support de pratique

« Nous sommes, dit-il, dans un univers dualiste et le mental fonctionne toujours selon le même schéma : l'observateur se différencie de l'objet observé. Toutes les sciences cognitives classiques reposent sur ce postulat, mais, dans un proche avenir, les scientifiques pourraient bouleverser les notions d'espace et de temps. Dans le kyudo, la discipline zen du tir à l'arc, l'archer qui vise la cible fait abstraction, dans son mental, du but à atteindre. En étant lui-même la cible, il abolit la dualité spatio-temporelle, et se place, avant même d'avoir décoché la flèche,dans la situation de la pensée accomplie. »

Dans le tir à la pétanque, il semble que les mêmes principes puissent être appliqués. C'est du moins ce que soutient M. Kaisen, qui a découvert pour la première fois le jeu de la pétanque dans le sud de la France, à Rivesaltes, dans les Pyrénées orientales. « C'était en 1975, après un camp d'été à Zinal, lorsque j'ouvris un dojo zen et un dojo d'arts martiaux. Parmi ses élèves habitant Salses, se trouvaient des joueurs d'assez bon niveau. » M. Kaisen comprit immédiatement le parti que l'on pouvait tirer de ce jeu très méridional en l'élevant à une pratique complémentaire de la méditation. En dehors de ses activités d'écriture, d'enregistrement, de cuisine, de jardinage et des missions à l'Est, la pétanque est alors devenue pour lui une activité quotidienne (au moins une heure de pratique par jour).

«Sans effort, sans notion de perdre ni de gagner, laisser la boule sortir naturellement et inconsciemment pour accomplir son projet. Étudier ce corps-esprit et susciter les émotions pour les libérer, sans les suivre, sans s'y identifier... Cela recentre bien le corps-esprit et puis faire jaillir hishiryo, la conscience globale en action en dehors de zazen actualise la pratique dans l'action » précise M. Kaisen. Peut-on concilier la détente estivale à une pratique dans l'esprit zen à la campagne ou à la plage ? Cela ne pose pas de difficulté majeure, la pétanque pouvant être pratiquée aussi bien par les hommes que par les femmes. Bien entendu la voie du « non-art » qu'est zazen (méditation sans objet) est la pratique parfaite car « non-pratique ».

« Cependant, précise M. Kaisen, la voie de la pétanque peut apporter des qualités exceptionnelles permettant de libérer le pratiquant de nombreux obstacles, si on sait aller au-delà de la technique et de « l'homme ».

A la différence des autres sports collectifs, la pétanque est une pratique « quasi immobile ». Dans cette immobilité où le tir et le pointage sont décisifs, de nombreux phénomènes, de nombreuses émotions se lèvent. Savoir laisser passer, ne pas s'identifier aux aspects illusoires et perturbations est la pratique excellente.

Dès que l'on emploie le terme de « discipline », on trouve plusieurs significations à ce mot. Tout d'abord le disciple, le transmetteur. Puis le fait de mettre de l'ordre. Certains pensent qu'il est plus difficile de contrôler l'esprit que le corps car par, un entraînement régulier, le corps peut trouver son mode de fonctionnement. Eh bien, cela n'est pas tout à fait vrai. 

La perfection de l'art

« Trois boules seulement. Trois sphères parfaites aux aciers nobles… » Ainsi commence l'enseignement de M. Kaisen qui poursuit : « Cela nous montre ici le dépouillement de cet art qui n'est d'ailleurs pas sans relation avec les arts de combat japonais : le bushido.

C'est un art guerrier qui, dès le début et jusqu'à la fin, dévoile que le seul ennemi que nous puissions affronter, c'est nous-même. En fait, la plus grande difficulté, pour un joueur de pétanque, c'est de pouvoir fixer le corps et l'esprit en un seul endroit.

Mais le mental est agité. Des informations extérieures s'imposent à l'esprit : un poignet trop rigide, les jambes non flexibles, une mauvaise visibilité du terrain, l'excitation du cochonnet à atteindre, la peur de perdre, etc. Autant de stimuli conscients ou non, qui entravent la pacification de l'esprit. Ajoutons aussi le fait, pour le joueur, de vouloir prouver l'excellence de sa technique, de vouloir paraître meilleur que des autres, émanation d'un égocentrisme qui rend difficile la détente.

Rester zen au cœur de la partie

« Nous devrions nous détendre sans arrêt et laisser l'esprit libre sans le figer nulle part, enseigne M. Kaisen. Notre poignet, notre corps ne sont jamais assez souples ; aussi l'esprit lui même est tendu et figé.Durant un tournoi, lors-qu'on passe son temps à se détendre, à assouplir, alors les émotions perturbatrices ne peuvent plus nous envahir, car l'esprit est dans l'action de se détendre.

Aussi, lorsque des émotions se soulèvent, elles se fondent dans la fluidité de notre corps-esprit, redonnant alors plus de souplesse encore. Car une émotion n'est ni bonne ni mauvaise. Mais on peut en faire un obstacle ou une libération, un bien-être. Si nous tombons sous l'emprise d'une émotion, elle nous envahit et nous essayons de la chasser, mais elle ne part pas, elle est seulement mise de côté. Elle se cristallise et attend pour se remanifester plus fort encore.

C'est à ce moment-là qu'on peut perdre de 40 à 60% d'efficacité, voire plus. Je pense que jamais nous ne devrions négliger une technique, pas même à l'entraînement. Jeter des boules négligemment par habitude crée justement de mauvaises habitudes, car la mémoire enregistre tout.

Et puis ces mauvaises tendances réapparaîtront en plein match, au moment où l'on s'y attendra le moins. Aussi, nous comprenons par là qu'il ne s'agit plus de pétanque ni de boules, mais que le corps-esprit est aussi à parfaire, car s'il n'est pas équilibré, le jeu sera désastreux. Après tout, sans mon corps-esprit, mon corps ne peut jouer seul... 

Penser avec la totalité du corps

« Nous devons nous parfaire sans arrêt, dit M. Kaisen, car c'est ce corps-esprit qui tire et qui pointe et qui s'oppose aux autres joueurs. Alors le sport devient tout à coup art, pratique et recherche d'une qualité autant mentale et spirituelle que corporelle. »

Lorsqu'il parle de spirituel, il ne s'agit pas de l'entendre dans le sens religieux tel qu'on le conçoit. Spiritus signifiant « l'esprit », si nous plaçons notre mental, notre concentration du mental sur le corps, la posture, alors l'attitude du corps, le gestuel devient animé par l'esprit. Le mental entrant dans la conscience du corps devient corps pensant, conscient, vivant. C'est cela le spirituel, rien de plus. Penser avec la totalité du corps, puis avec le terrain, les autres et ainsi de suite : nous devenons omniprésent. La technique s'adapte aux joueurs, au terrain, et devient tactique, stratégique et lucide.

Les puristes de certains dojos rétorqueront, peut-être, que la tradition zen n'est pas spécialement respectée et que la partie de pétanque provençale n'a pas sa place dans la recherche de la vérité ultime. Mais, à y regarder de plus près, l'essence du Zen est un élément vivant, présent en toute chose et qui échappe à tout dogme. Que l'on soit sur les pentes du Fujiyama ou sur celles sur mont Ventoux, l'esprit est partout le même. Que l'on tienne un chasse-mouches ou une boule de pétanque, l'essentiel n'est-il pas de rester dans cette agitation immobile ou tout défile sans vraiment bouger ? Le but n'est pas de faire un « carreau » avec une boule d'acier, mais d'être l'impact. Alors, de ce bruit métallique, sec et violent, surgira peut-être l’Éveil.

Maître Kaisen qui a fondé« Univox » une société de production de CD audio, vient d'enregistrer un enseignement sur la pétanque et l'esprit zen. Une manière comme une autre de pratiquer sans perdre la boule…

Jean-Pierre Chambraud
Bouddhisme actualités, n° 35, 

Yoga, méditation et cætera



Récemment, j'ai voyagé avec une personne qui pratique le yoga et la méditation depuis des années. Elle fréquente aussi un monastère où l'on se gargarise de philosophie bouddhiste et de techniques tantriques. Mais, l'esprit de cette personne est confus. Longchenpa (XIVe siècle), auteur de textes sur le Dzogchen, prévenait : « tous ces véhicules empêtrent votre esprit immaculé ». (Longchenpa, « La liberté naturelle de l'esprit ».)

Bien avant Longchenpa, au VIIIe siècle, un patriarche du Zhang Zhung (tradition Bönpo du Tibet) nommé Tapihritsa se moquait des grands méditants, des érudits hâbleurs et des pratiquants du tantrisme. Tapihritsa disait :

« Les grands méditants qui emprisonnent et contrôlent les pensées sont somnolents et dorment quand ils méditent.

Le langage et la logique de la philosophie sont comparables à des armes et à de sombres filets. Le débat n'est que concepts verbaux.

Les pratiques tantriques transforment l'esprit et ne le laissent pas dans sa nature.

Les érudits ont une compréhension vide de sens et leur Vue et leur méditation sont semblables à des bulles, de simples mots qu'ils ne mettent pas en application.

Tout cela n'est pas la pratique véritable ; l'état ultime est inconditionné.

Point de pratique à faire, aucun obscurcissement, une fois la véritable compréhension atteinte, plus rien à forcer ou à changer. »

(D'après « Les prodiges de l'esprit naturel » de T. Wangyal)

Introduction du Tch'an chinois au Tibet



Le Tch'an (Ch'an) ne figure pas officiellement au nombre des diverses écoles de pensée du Bouddhisme tibétain. En effet, si nous conservons des preuves écrites de son introduction au Tibet, son implantation est restée sous-jacente et n'a pas donné naissance à une secte propre. Son évolution et ses ramifications sont donc souterraines.

Pour comprendre la part d'imprégnation du Tch'an dans les fondements de la mystique tibétaine et pour situer le problème qu'a soulevé cet impact, il est indispensable d'avoir présents à l'esprit les faits majeurs concernant la diffusion du Bouddhisme dans ce pays et la formation, dans ses très grandes lignes, des principaux ordres monastiques qui subsistent encore de nos jours.

Pour cela, il faut se reporter au VIIIe siècle, époque cruciale pour la destinée du Tibet car elle fut celle de sa plus grande expansion territoriale (jusqu'à Touen-houang et même, de façon épisodique, jusqu'à Tch'ang-ngan, alors capitale de la Chine ) et surtout le point de départ de son rayonnement spirituel.

Les auteurs tibétains distinguent deux vagues de diffusion du bouddhisme. La première qui avait probablement débuté au vue siècle s'affirma au VIIIe siècle avec l'arrivée de l'éminent pandit indien Santaraksita puis celle du grand tantriste Padmasambhava. Après une terrible proscription de la Doctrine à partir du IXe siècle, la seconde diffusion commença avec l'arrivée d'Atisa en 1042.

Cette distinction traditionnelle est d'importance puisque seront critiquées par la suite les sectes qui se réfèrent aux tantra anciens, c'est-à-dire traduits avant la seconde diffusion.

De fait, les Nyingmapa ou « Anciens », ainsi appelés parce qu'ils se réclament de la tradition issue de Padmasambhava, et surtout les Dzogchenpa ou « Tenants du Grand Achèvement » qui se rattachent à Vairocana, disciple de Padmasambhava, furent les premiers à être attaqués pour leurs doctrines fondées sur des tantra considérés comme apocryphes.

Certains auteurs « orthodoxes » ont décrit les doctrines des Kagyüpa ou « Tenants des enseignements oraux » issus de Marpa (1012-1096), maître de Milarépa, ainsi que les doctrines Nyingmapa et surtout celles de sa branche Dzogchen comme étant le prolongement du Tch'an chinois.

Et par ailleurs, le grand érudit Kagyupa Padma dKarpo ( XVIe siècle) rapporte dans sa Chronique que certains textes de son école ( tout comme certains textes de l'école Nyingmapa ) sont des œuvres qui auraient été enterrées en tant que « gter-ma » ou « trésors » par le maître chinois Mahayana, le défenseur du Tch'an lors de la célèbre controverse du VIIIe siècle. [...]

La controverse sino-indienne du VIIIe siècle

Cette doctrine du Dhyàna chinois fut appelée d'abord « Grand Yoga » et par la suite « Hva-çan lugs » ou « manière des hva-çan » ( ce dernier terme étant la transcription du mot chinois ho-chang, « bonze »). Les récits concernant son introduction au Tibet nous ont d'abord été connus à travers les chroniques tibétaines tardives. Celles-ci relatent toutes une controverse religieuse qui aurait eu lieu au Tibet sous le règne du roi Trisong detsen ( 755-797 ), désireux d'adopter comme religion officielle la forme de bouddhisme la plus authentique, mais certainement aussi conscient de devoir choisir la forme la mieux appropriée au tempérament de son peuple.

Cette controverse qui portait sur la nature des méthodes conduisant à l'Éveil, opposa le Hva-çan chinois Mahayana aux partisans des maîtres indiens Santaraksita et Kamalasila qui le soumirent à un interrogatoire dogmatique.

Comme le rapporte entre autres l'historien Butön (1290-1364) dans sa chronique, les partisans du Hva-çan formaient « l'École de la méthode subite » (sTon-mun-pa), et ceux de son concurrent indien formaient « l'École de la méthode graduelle » (rCen-min-pa), ces deux expressions étant la transcription phonétique de deux termes tirés de la scolastique chinoise.

Comme tous les auteurs de chroniques tardives, Butön affirme qu'à la suite de cette controverse, le maître chinois fut défait et que seul, le bouddhisme indien intervint dans la formation du bouddhisme tibétain.

Mais le dépouillement des manuscrits trouvés à Touen-houang, capital pour la connaissance de cette période, allait apporter un éclairage tout à fait nouveau.

C'est le regretté sinologue P. Demiéville qui ouvrit ce champ d'études du Dhyana chinois au Tibet, en éditant et en traduisant dans une œuvre magistrale intitulée « Le Concile de Lhasa », le dossier chinois de cette controverse qui porte pour titre : « Ratification des vrais principes du Grand Véhicule (conformes à la doctrine) de l'Éveil subit ».

Ce texte est d'une historicité incontestable puisqu'il a été rédigé par un laïc chinois nommé Wang Si, probablement témoin oculaire de la controverse.

Or, contrairement à la tradition tibétaine, d'après la tradition chinoise, le roi semble s'être prononcé en faveur du prédicateur chinois, puisque Wang Si achève sa préface par la conclusion suivante :

« En l'année siu, le 15 de la première lune, fut enfin promulgué ce grand édit :

«La doctrine du Dhyana qu'enseigne Mahayana est un développement parfaitement fondé du texte des sutra ; il n'y a pas la moindre erreur. Que désormais religieux et laïcs soient autorisés à pratiquer et à s'exercer selon cette Loi. » (P. 42.)

Au cours des vingt dernières années, de nombreux travaux ont vu le jour et l'on sait maintenant que cette controverse sino-indienne a bien eu lieu au Tibet, vers 780 (et non pas de 792 à 794), à Samyé (et non à Lhasa) et probablement même dans des lieux divers, sous forme de discussions faites par écrit. Pourtant on ignore encore les faits exacts car s'il est sans doute vrai que dans un premier temps le roi trancha en faveur du parti chinois, il est incontestable que par la suite toutes les écoles du bouddhisme tibétain se référèrent aux deux écoles indiennes du Madhyamika fondé par Nagarjuna et du Yogacara fondé par Asanga.

En tout cas, il est vrai aussi qu'il n'existe aucune preuve écrite de la condamnation officielle du Dhyana chinois au Tibet et si les maîtres chinois furent finalement battus, on retrouve encore trace de leur doctrine dans certains ordres, en particulier ceux des Nyingmapa et des Kagyupa, qui ont été accusés de prolonger le Tch'an. [...]

C'est l'expérience de l'intériorité profonde qui donne à l'homme sa grandeur : les Tibétains le savent bien, eux qui s'efforcent depuis des siècles de vivre cette vérité. Le Tch'an est une réalisation mystique, centrée uniquement sur l'expérience intérieure qui vise à une prise de conscience intuitive, en état de samadhi. Comment les Tibétains, pour la plupart si enclins au mysticisme, auraient-ils pu rester insensibles à une doctrine qui faisait appel à une réalisation intime profonde, sans appui extérieur ? Le succès des Hva-çan fut immédiat et foudroyant, si l'on en croit le dossier chinois. Certes, le Tch'an, comme toute autre doctrine implantée au Tibet, a pris dans ce pays une couleur particulière : la couleur tibétaine qui trahit la nature d'un peuple imprégné d'occultisme.

Guilaine Mala



Note sur le Dzogchen Bönpo :

L’influence du Ch'an chinois sur le Dzogchen des Bönpo est trop souvent ignoré malgré de nombreuses similitudes et l'enseignement d’un patriarche du nom de Darma Bode. Le nom de Darma Bode fait dire à Samten Karmay, né dans une famille Bönpo du Tibet et directeur de recherche au CNRS : « Il nous rappelle Bodhidharma, le patriarche de la tradition Ch'an/Zen ».

Les grandes imperfections du Dalaï-lama



Le Dalaï-lama est l'auteur du livre Dzogchen, l'essence du cœur de la Grande Perfection. Mais, comme la plupart des gourous et des hiérarques lamaïstes, les actes de Sa Sainteté ne montrent pas une véritable réalisation spirituelle. Au contraire, l'homme qui se dissimule derrière sa toge safran incarne toutes les imperfections du féodalisme théocratique de l'absolutisme au népotisme en passant par l'obscurantisme et l'hypocrisie... N'est-il pas temps de mettre fin à une tartuferie qui a assez duré ?

Les « élites » étasuniennes, apôtres du darwinisme social, du fordisme autoritaire, du fascisme invisible, ont fait la promotion du lamaïsme, trouvant en lui un système qui ne diffère guère de leurs conceptions de la domination des populations.

L'esclavagisme moderne, fondé sur l'addiction à la consommation, et l'asservissement orchestré par les lamas au nom du karma et de la promesse d'une meilleure réincarnation ont en commun la soif de pouvoir d'une caste de prédateurs.

L'esclavage dharmique

« Alexandra David-Néel était une grande voyageuse, amie et spécialiste incontestée du Tibet, rappelle Maxime Vinas. Elle avait été reçue à Dharamsala par le dalaï-lama et, après sa mort, il se rendit à deux reprises (octobre 1982 et mai 1986) dans sa maison natale à Digne, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Il lui rendit publiquement hommage pour avoir fait connaître la culture tibétaine aux Occidentaux. Dans son livre Grand Tibet et vaste Chine, elle concède : « Une sorte d'esclavage assez bénin subsiste encore en maintes parties du Tibet. » Les dalaï-lamistes acharnés à nier cette réalité ergotent sur certaines libertés accordées aux pauvres et grâce auxquelles on ne saurait parler d'esclavage.

Or, on constate dans les lois du Tibet des dalaï-lamas des similitudes frappantes avec un texte français de 1685, L'Édit du roi touchant la police des îles de l'Amérique française, dit « Code noir », de Colbert, qui visait officiellement à assurer une protection légale des esclaves. Dans la France royaliste de jadis et dans le Tibet théocratique de naguère, les maîtres avaient le droit de punir leurs gens, de les obliger à pratiquer une religion, de sanctionner les fuyards et les voleurs, de les faire enchaîner, fouetter, emprisonner, amputer, de les mettre à mort, d'accorder ou pas l'autorisation de mariage. Quant à ceux qui auraient osé porter la main sur leur maître, une palette de punitions assez semblables existait en fonction de la gravité du geste et de l'importance de la personne touchée. Le goût de l'humour noir sera reconnu à ceux pour qui les lois quasi identiques définissaient l'esclavage chez nous et un banal « métayage » au Tibet.

Nous comptons donc dix-sept ans de formation au métier, plus de neuf ans de règne avant l'annonce chafouine de la volonté du dalaï-lama, dictée par sa bonté et son amour de la démocratie, d'en finir plus tard avec un héritage féodal qui fit la puissance et l'opulence de quatorze dalaï-lamas et des leurs.

Certes, nombre de Français trouveront à juste titre beaucoup à redire sur la conception chinoise de la démocratie et le système qui prévaut à ce jour à Lhassa. Mais ils objecteront plus encore à la découverte de ce que fut le gouvernement du dalaï-lama et de ce qu'est le programme du gouvernement tibétain en exil. »

L'obscurantisme lamaïste

« Quels enseignements étaient dispensés aux Tibétains, ou plus exactement aux cinq pour cent d'entre eux qui en bénéficiaient, s'interroge Maxime Vinas ?

D'abord, « cinq sujets mineurs » qui concernent « l'art dramatique, la danse et la musique, l'astrologie, la poésie, la composition littéraire ». Toutes ces matières ? Non, les élèves moines peuvent se contenter d'étudier « l'astrologie et la composition littéraire ».

Puis « cinq sujets majeurs » qui correspondent à un enseignement supérieur et qui sont : « l'art de guérir, l'étude du sanscrit, la dialectique, les arts et métiers, la métaphysique et la philosophie religieuse [...] dont le dernier — métaphysique et philosophie religieuse — est de loin le plus important [...] » et qui se subdivisent eux-mêmes en cinq parties : perfection de la sagesse, sentier du milieu, règles de la discipline monastique, métaphysique, logique et dialectique.

Bien formaté, l'érudit tibétain n'en sait guère plus que le serf analphabète sur ce qui, à travers le monde et au fil des siècles, a enrichi l'intelligence et la pensée, et amélioré la vie au quotidien. Physique, chimie, mécanique, architecture, économie, courants philosophiques ou artistiques et autres babioles impies sont bloqués aux portes du Tibet mystique par une politique délibérée dite « d'isolement ». Nul ne savait ou n'était censé savoir, ou en tout cas ne devait enseigner par exemple la géométrie ou l'algèbre, hérésies considérées comme utiles partout ailleurs depuis des siècles avant notre ère.

Bien entendu, l'histoire du monde et la géographie n'étaient pas davantage à l'honneur, disciplines inutiles pour perpétuer la théocratie, voire dangereuses. […]

Ignorance voulue, organisée, garante d'un immobilisme qui convient si bien à la caste dirigeante, ignorance sans laquelle le peuple tibétain, « fier, courageux et guerrier », selon la description qu'en fait le dalaï-lama lui-même, aurait probablement secoué le joug d'une oppression religieuse unique au monde à l'époque où ce dernier a accédé au pouvoir. Orphelin de cette révolte qui lui aurait permis de garder les moines, mais sans leur pouvoir temporel et sans l'aristocratie parasitaire, le peuple tibétain s'est vu, plus que d'autres, pris dans la nasse d'un enfermement multiple, privé qu'il était de connaissances, de modernité, de droits démocratiques, de justice non religieuse, d'autorisation de voyager et de recevoir des étrangers. »

L'art du bonheur de Sa Sainteté : heureux comme un pape et con comme un panier

Maxime Vinas poursuit sa critique du lamaïsme : « Dans Histoire d'un bon bramin, un conte qu'on dirait bien écrit pour le dalaï-lama, Voltaire met en scène la rencontre d'un voyageur avec un prêtre de la religion hindoue qui observait une vieille femme. Elle « croyait aux métamorphoses de Vitsnou de tout son cœur, et, pourvu qu'elle pût avoir quelquefois de l'eau du Gange pour se laver, elle se croyait la plus heureuse des femmes ». Le prêtre confie : « Je me suis dit cent fois que je serais heureux si j'étais aussi sot que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas d'un tel bonheur. » L'auteur pose alors cet aphorisme célèbre : « Je n'aurais pas voulu être heureux à condition d'être imbécile » et il conclut : «Je ne trouvai personne qui voulût accepter le marché de devenir imbécile pour devenir content. »

Sera-t-il permis de préférer sur ce point la sagesse voltairienne de 1761 à celle du dalaï-lama, c'est-à-dire le Tibet d'aujourd'hui à celui d'hier ? »

Maxime Vinas, Dalaï-lama pas si Zen.

Le dictateur religieux le plus aimé des médias



Des bouddhistes considèrent que trois dalaï-lamas (le cinquième, le treizième et le quatorzième) utilisèrent la religion à des fins politiques. Selon eux, l'ambition politique du dalaï-lama actuel (le XIVe), qui s'est imposé comme le guide suprême de toutes les traditions du bouddhisme tibétain, l'a promu au rang de dictateur.

Comme tout dictateur, le faux Dalaï-lama actuel a tous pouvoirs au sein de la communauté tibétaine en exil, tant sur le plan religieux que laïque. Un de ses actes de dictateur fut l'expulsion des pratiquants tibétains de Shougdèn de la communauté bouddhiste, laissant entendre que ces pratiquants n'étaient pas bouddhistes parce qu'ils pratiquaient le culte de Dordjé Shougdèn, qu'il considère comme un esprit malfaisant. En parallèle, il se prépare à éliminer de la communauté bouddhiste les pratiquants occidentaux de Shougdèn pour la même raison. Il a déjà expulsé des milliers de pratiquants de Shougdèn de la société tibétaine, usant d'une discrimination religieuse flagrante et faisant preuve de points de vue extrêmes. Non content de cela, il a ordonné la collecte de déclarations signées par les Tibétains vivant en Orient comme en Occident. Ces déclarations stipulent que le signataire abandonne, ou ne s'engagera jamais personnellement dans la pratique de Shougdèn, et qu'il n'apportera aucun soutien, ni matériel ni spirituel, aux pratiquants de Shougdèn, et qu'il n'aura plus aucun contact avec ces pratiquants.

En collectant ces déclarations signées, le Dalaï-lama a pour objectif de protéger sa propre réputation, affirmant qu'il ne viole pas la loi mais agit simplement conformément aux souhaits de son peuple. Ses actes de discrimination religieuse violent les droits humains fondamentaux et défient toute règle de droit démocratique. Il est seul responsable, et nulle autre personne ne peut être tenue pour responsable. Il est hypocrite, parce que lui-même enfreint la loi mais qu'il fait porter cette responsabilité aux autres. De nombreuses personnes ont signé cette déclaration uniquement parce qu'elles avaient peur des représailles si elles ne le faisaient pas. Ces représailles ont été clairement documentées dans de nombreux journaux. D'autres personnes ont signé parce que, partisans du Dalaï-lama, elles tentent de protéger sa réputation. […]

Depuis 1996, le Dalaï-lama a déclaré publiquement à maintes reprises que la pratique de Shougdèn menaçait sa vie et la cause de l'indépendance du Tibet. De nombreux Tibétains, en raison de leur foi aveugle en le Dalaï-lama, croient ses paroles sans aller plus loin pour rechercher la vérité. En conséquence, ces Tibétains sont très en colère contre les pratiquants de Shougdèn et ils ont essayé de les expulser de la société tibétaine de nombreuses manières humiliation publique, actes de provocation, intimidations et menaces, licenciements professionnels, refus d'accès à différents services, propagation de mensonges, manipulation de l'opinion publique, interdiction d'apporter tout soutien matériel ou spirituel, et pour les moines, privations des besoins essentiels par l'interdiction d'assister aux cours et aux différents services dans leur monastère, et obligation de signer des promesses d'abandonner la pratique de Dordjé Shougdèn.

Les Tibétains du monde entier sont aujourd'hui divisés, en raison des actes de discrimination religieuse du Dalaï-lama entre, d'une part ceux qui acceptent ce qu'il dit de Dordjé Shougden et qui sont donc en colère contre les pratiquants de Dordjé Shougdèn, et ceux qui n'acceptent pas ce qu'il dit et souffrent donc beaucoup au sein de leur communauté. Cette situation est omniprésente partout dans le monde, en Orient comme en Occident.

L'ensemble de la communauté tibétaine a perdu sa paix et son harmonie, les membres ne se font plus confiance et elle se trouve maintenant dans une situation très dangereuse. Tous ces problèmes ont pour unique source le Dalaï-lama lui-même. En raison de sa politique destructrice, la tradition guéloug est divisée entre ceux qui suivent l'avis du Dalaï-lama et croient que Shougdèn est un esprit malfaisant, et ceux qui croient que Shougdèn est un Bouddha de la Sagesse. Les guélougpas ont ainsi perdu la paix, l'harmonie, la confiance qui régnait entre eux, leurs activités spirituelles communes et ils connaissent de grands dangers. D'autres actions du Dalaï-lama ont également conduit à la division des kagyupas en deux groupes : ils ont également perdu la paix, l'harmonie et la confiance qui régnait entre eux, ainsi que leurs activités spirituelles communes.

Pendant de nombreuses années, le Dalaï-lama déclara très souvent qu'il ne recherchait pas l'indépendance du Tibet et qu'il n'avait rien fait pour promouvoir cette indépendance. Pourtant en 2008, il organisa soudainement des manifestations dans ce but, au Tibet, contre la Chine. Ces manifestations avaient pour but d'embarrasser le gouvernement chinois l'année des jeux olympiques en Chine, mais des extraits vidéos largement diffusés montrent des moines bouddhistes s'adonnant à des pillages et des actes de violence, jetant ainsi le discrédit sur le bouddhisme. Lui-même jouit d'une vie agréable dans son luxueux palais en Inde, pendant que le pauvre peuple tibétain connaît beaucoup de souffrances et de grands dangers. Ses actes dénués de sens ont créé de nombreuses difficultés aux Tibétains vivant au Tibet, car ils ont conduit à la destruction de la confiance, de la paix et de l'harmonie.

Dès son arrivée en Inde en 1959 comme réfugié, il fit le projet de transformer les quatre traditions du bouddhisme tibétain — nyingma, sakya, kagyu et guéloug — en une tradition unique. C'est la méthode qu'il adopta pour détruire les lignées pures des traditions nyingma, sakya, kagyu et guéloug, et s'autoproclamer chef unique de cette nouvelle tradition. Il recherchait ainsi tous les pouvoirs au sein de la société tibétaine, sur les plans spirituel, politique et matériel.

À cette époque, le Tso Kha Chusum (Treize Groupements de Tibétains) s'opposa à ses plans, et pendant de nombreuses années la communauté tibétaine ne connut ni paix, ni harmonie. En 1977, le chef des treize groupements, Gungtang Tsultrim, fut abattu par balle. Il est communément admis que l'assassinat fut perpétré par des personnes travaillant pour le Dalaï-lama, en particulier pour Gyalo Dondrub, le frère tristement célèbre du Dalaï-lama. Plus tard, d'autres membres influents des treize groupements trouvèrent subitement la mort dans des circonstances suspectes, et beaucoup considèrent que leur mort est attribuable à des organisations travaillant pour le Dalaï-lama. Il est dit qu'il existe une organisation secrète basée à New Delhi, dirigée par ce frère tristement célèbre, dont la fonction est de menacer, de détruire la réputation et même de tuer ceux qui s'opposent aux desseins du Dalaï-lama.

Le Dalaï-lama reçut une éducation très complète dans le bouddhisme, de Trijang Rinpoché, son enseignant bienveillant et guide spirituel racine, détenteur de la lignée des enseignements de Djé Tsongkhapa. Pourtant, après son arrivée en Inde, le comportement du Dalaï-lama envers son guide spirituel changea beaucoup. Il ne cessa d'agir contre les intentions de Trijang Rinpoché, et mit tout en œuvre pour détruire la tradition spirituelle de Trijang Rinpoché, la tradition pure de la doctrine de Djé Tsongkhapa.

Depuis 1996, au Tibet, en Inde et au Népal, les pratiquants de Shougdèn souffrent beaucoup parce que de nombreux Tibétains suivent le point de vue du Dalaï-lama et adoptent la croyance que les pratiquants de Shougdèn sont leurs ennemis. En Inde comme au Tibet, de nombreux temples de Shougdèn, autels, statues, tableaux et textes furent illégalement détruits et de nombreux moines expulsés de leurs monastères. Sur les ordres du Dalaï-lama, les responsables des monastères et des colonies tibétaines mettent tout en œuvre pour expulser ceux qui restent dévoués à Trijang Rinpoché et pratiquent Dordjé Shougdèn. De cette façon, le Dalaï-lama provoque un grand désarroi et inflige d'importantes souffrances à des millions de personnes.

Il est clair que toutes ces situations épouvantables sont le produit des actions malfaisantes du Dalaï-lama. Par décret dictatorial, il a causé d'importantes souffrances à des personnes dans le monde entier. Il menace l'existence des lignées pures de la pratique bouddhiste, crée de profondes divisions au sein de la communauté bouddhiste et détruit tout espoir pour la cause de l'indépendance du Tibet en détruisant la confiance interne, la paix et l'harmonie du peuple tibétain.